Le suffrage universel, facteur d'intégration (Par Claude EMERI)
La condition des étrangers (Entretien avec Paul LAGARDE)
La
supraconstitutionnalité (Entretien avec Jean-Claude COLLIARD)
Quelle
Europe faire et comment ? (Entretien avec Raoul Girardet)
Editorial
La nouvelle loi sur la nationalité, votée en août 93 par le Parlement, le projet de loi constitutionnelle relatif aux accords internationaux en matière de droit d'asile adopté par le Congrès du Parlement réuni vendredi 19 novembre à Versailles, d'"étranges" réflexions émanant de certains juristes en faveur d'une supraconstitutionnalité ont été à l'origine des trois premiers articles de ce quatrième numéro d'ENTRETIENS.
Le premier
texte que nous vous proposons, "Le suffrage universel, facteur d'intégration",
est tiré d'une communication aux "Journées franco-tunisiennes"
de droit constitutionnel qui se sont tenues à Toulouse en mai 93.
Nous remercions, à ce propos, Claude EMERI de nous avoir autorisés
à le publier. L'entretien avec Paul LAGARDE, professeur de droit
international privé à l'Université Paris I-Sorbonne,
est centré sur la question de la nationalité et sur les fondements
de la conception française de "La condition des étrangers".
Jean-Claude COLLIARD, dans l'entretien qu'il nous a accordé sur
la supraconstitutionnalité, est tout à fait hostile à
cette idée dont il n'existe, selon lui, aucune justification théorique.
Il reconnaît néanmoins certaines "failles dans le système".
Nous
vous proposons également un entretien avec Renaud BARBARAS à
propos de la philosophie et de son inscription dans la modernité,
et nous vous invitons au colloque "Religions et Tolérance" qui aura
lieu à la Sorbonne le 5 février 94.
M.M.
LE SUFFRAGE UNIVERSEL, FACTEUR D'INTEGRATION
Claude EMERI
Professeur,
directeur de l'Ecole doctorale de Science politique
de la Sorbonne
(Université PARIS I)
Ce texte est
tiré d'une communication faite aux "Journées franco-tunisiennes
de Droit constitutionnel"
qui se sont tenues à Toulouse les 10-12 mai 1993.
Le champ ouvert par le thème qui m'est confié est immense [...]. Il a été labouré par les historiens, les sociologues, les juristes, les politistes et les politiques, sans oublier les philosophes spécialistes en tout et en idées généreuses, voire générales. [...]. Je me tiendrai à quelques coups de projecteurs passés au prisme d'une lecture classique -- ceux dont on dit qu'on les a "relus ou revisités" -- ou d'une littérature très récente -- et franco-centrée, hélas -- produite par la nouvelle école de la sociologie historique et des entomologistes de la politique qu'elle a répandus dans nos centres de recherches. Sans doute, ces coups de projecteurs nous éloigneront-ils quelque peu du droit constitutionnel positif, mais je gage que vous ne vous faisiez pas d'illusions en m'invitant : mon propos ne descend pas habituellement de la Sainte Victoire, nouveau Sinaï où se gravent les tables de la loi de la République néo-kelsenienne.
Un premier
coup de projecteur [...]. Il nous ramène à l'épopée
révolutionnaire et au lien qu'elle effectue, sous couvert d'universalisme,
entre la citoyenneté et l'intégration sociale active, que
je qualifierai de militante. Si, en effet, nous laissons volontairement
à l'écart le vrai / faux débat entre les formes ou
les titulaires de la souveraineté, nationale ou populaire, la Nation
ou le peuple, c'est pour retomber sur la question centrale que le droit
politique va éclairer ou dissimuler derrière la notion de
citoyenneté, active ou passive, et dans les termes suivants :
Tous
les individus sont des hommes, soyons plus précis, utilisons la
formulation canadienne, protectrice des droits de la femme : "tous les
individus sont des personnes". Sauf ceux dont la nature humaine n'est pas
certaine : les esclaves qui ont le triste mérite, pour des juristes
qui ont déjà le goût de classifications tranchées,
d'être tous de race noire. Pas totalement des hommes.
Tous
les hommes ont vocation à la citoyenneté que leur confère
leur activité sociale -- je n'ai pas dit insertion et je n'ai pas
utilisé le terme de marché alors qu'il est temps de faire
appel à cette métaphore : c'est l'échange qui est
le critère, c'est l'aptitude à l'échange économique
qui est la clé de la citoyenneté, on peut faire remonter
le droit de vote au droit des contrats, le mandat politique au mandat civil
; la participation au commerce juridique, condition nécessaire de
la citoyenneté, l'accès au marché conçu comme
un foirail qui est aussi un forum.
Condition
nécessaire mais pas nécessairement suffisante, car le marché
politique peut être séparé du marché quotidien
: à Saïgon, en 1943, ma mère ne se rend pas au Marché
central, réservé aux "indigènes". Le compradore n'est
pas citoyen alors qu'il participe aux échanges de services, pas
plus que ne l'était le mulâtre, fils du maître et de
l'esclave des années 1799 aux Antilles. Le suffrage restreint repose
bien sur cette idée que la citoyenneté politique est différente
de toutes les autres qui peuvent être acquises dans des groupes --
des ordres -- séparés. La preuve par une sorte d'absurde
que le suffrage est lié à l'intégration au groupe
au sein duquel il s'exprime. Il n'est alors pas indifférent de noter
que le code électoral exprime cette vérité, moins
banale qu'il n'y paraît aujourd'hui dans l'évolution du droit
de suffrage universel qu'il nous donne à lire.
C'est
le deuxième coup de projecteur que je donne maintenant, aidé
par Alain Garrigou et les travaux suscités par le bicentenaire de
la République. Il nous amène à constater que
le droit du suffrage universel, en France, s'applique à des groupes
sociaux, s'articule sur des vecteurs d'intégration sociale : quand
il est instauré, en 1848, pour des élections nationales --
constituante, législatives, présidentielle --, le suffrage
universel s'exerce pour ainsi dire collectivement : l'urne est installée
au chef-lieu de canton et on se rend au bureau de vote en procession, tous
derrière le maire, pour ce qui est une véritable "parade"
; les déplacements individuels sont rares ; la règle est
celle de l'expression d'une solidarité communale entretenue par
la fête -- un tel déplacement s'accompagne forcément
de libations -- et quelques séquelles en forme de querelles de clochers
qui tournaient souvent en batailles rangées du type de celles qui
concluent encore aujourd'hui les fêtes paroissiales. Alain Garrigou
écrit : "l'élection mettait d'abord des collectivités
en mouvement".
L'insertion
sociale s'apprécie d'abord dans son cadre géographique ;
mais elle peut prendre une tournure professionnelle : les cortèges
électoraux de la région de Carmaux, pas loin d'ici, rassemblent
plus volontiers les mineurs et véhiculent, à forte et haute
voix, leurs revendications : le 1er mai 1892, ils se rendent aux urnes
en cortèges, drapeaux rouges déployés aux cris de
"Vive la République sociale !".
Cet
appel festif de l'élection-procession est renforcé par le
caractère public du vote. La description par Tocqueville des élections
d'avril 1848 dans son village ressemble, à quelques nuances près,
à celles que nous donne le Cameroon Tribune du 19 février
1976 d'une opération de "Queuing-up" (vote par alignement) dans
une circonscription de Douala. Dans les deux cas, le chef de clan, maire
ici, chef de la section du parti unique là, prend la tête
d'une cohorte rangée dans un ordre cohérent, alphabétique
ou hiérarchique ; qu'ils portent individuellement un bulletin ou
qu'ils soient simplement comptés importe peu, le résultat
est le même, le président du bureau de vote africain le résume
parfaitement, je cite : "Les lions qui habitent la même forêt
se reconnaissent tous".
Le
vote est public. Jusque et même postérieurement à l'invention
de l'isoloir, cette règle est facteur d'intégration sociale
; chacun peut revendiquer jusqu'à son expression publique le droit
de choisir le candidat qu'il préfère. Revenons à la
France de la fin du XIXème siècle et à une culture
politique de type parochial. L'élection se prépare au café
et tel qui est propriétaire, dans le Pas-de-Calais, d'une entreprise
de brasserie et d'une trentaine de cabarets répartis sur dix communes,
a quelques chances d'être élu, surtout si ces officines politiques
acceptaient que les électeurs y laissent quelques ardoises qui seront
effacées au soir de la victoire. Au café, on parle -- et
l'on parle à égalité -- politique, dans des termes
intelligibles de la totalité du groupe, qu'il s'agisse du local
ou du national. Au café, on prépare les bulletins de vote,
manuscrits, et qui prennent alors la valeur d'un véritable passeport
civique -- l'analphabète y compris (et ils sont 40% du corps électoral
encore en 1904, selon certains). On les prépare après avoir
chassé les étrangers au village, entre "concitoyens" (ce
mot prend tout son sens). Au soir du vote, après avoir parcouru
parfois 30 à 40 kilomètres dans des conditions variées,
par des temps variables, on se retrouve au café pour la fête
-- qu'importe le résultat, surtout s'il n'est pas connu. L'élection,
c'est la fête ; un sous-préfet du Pas-de-Calais écrit
en 1900, longtemps avant Jack Lang : "c'est la communion solennelle". Elle
a des vertus initiatiques du même ordre que le bal des conscrits
au terme du Conseil de Révision.
Le suffrage
universel est bien la clé d'une citoyenneté perçue
comme équitablement partagée : un homme, une voix. Si nous
faisons un bond jusqu'à cette fin de XXème siècle,
rien n'a changé si ce n'est la dimension, la surface du forum et
l'installation du téléviseur : quand il est au café,
toute la vie s'organise autour de lui ; lorsqu'il est à la maison,
le café ferme faute de clients ou n'accueille plus que des gens
de passage. Il n'est certainement pas innocent de relever que les taux
de participation électorale les plus forts coïncident avec
les scrutins à l'occasion desquels la campagne télévisuelle
est la plus insistante. 82% en moyenne pour les élections présidentielles
(avec la fameuse pointe de 87,3% au deuxième tour de l'élection
présidentielle de 1974 qui anéantissent la thèse d'Alain
Lancelot soutenue quelques années auparavant), 78% aux élections
législatives ... 62% aux cantonales, 56% aux européennes,
délaissées par les médias électroniques.
En 1988, près de 22 millions de personnes ont regardé le
débat entre Jacques Chirac et François Mitterrand avant le
second tour de l'élection présidentielle qui a rassemblé
plus de 31 millions de votants. Le village global de Mac Luhan prend les
dimensions de l'Etat-nation mais conserve les structures d'un village.
Nonna Mayer et Pascal Perrineau nous rappellent justement que plus on vote,
plus on lit les journaux, plus on est membre d'un parti, plus on discute
de politique avec les voisins etc., mais que ce caractère unidimensionnel
et cumulatif de la participation politique n'est vrai qu'en première
approximation.
Un
troisième coup de projecteur doit alors être donné
vers les formes d'intégration sociale que le suffrage universel
participe à construire.
Un rappel
liminaire s'impose, en forme de renvoi à la notion de citoyennetés
plurielles mise en évidence par François Borella. Dans
la plupart des systèmes politiques d'aujourd'hui, le lien entre
l'élection et la légitimité des institutions sociales
est devenu si fort que la citoyenneté éclatée s'exprime
à tous les niveaux à tous les moments de l'activité
sociale au bénéfice de titulaires différents : tel
qui, en France aujourd'hui, participe à l'élection syndicale
n'est pas pour autant habilité à voter aux élections
prud'hommales, ou universitaires, ou municipales, etc. Preuve qu'il existe
différents champs d'intégration différenciés
auxquels la carte d'électeur donne accès sans que pour autant
la nationalité soit un préalable nécessaire. Les indicateurs
d'intégration doivent être cherchés au-delà
de la fiche d'état-civil et du certificat de nationalité.
A cet
instant, alors, on entre dans le débat difficile, toujours et partout
biaisé parce que plein d'arrière-pensées, qui oppose
les partisans de l'ouverture -- généreux, optimistes, volontaristes,
mais leurs actes vont-ils toujours aussi loin que leurs discours ? -- et
les tenants de la clôture. Acceptons, acclimatons, intégrons
les étrangers et, pour y aider, accordons-leur généreusement
le droit de vote, livret civique, disent les premiers. Acceptons, acclimatons,
naturalisons certains étrangers, disent les autres, et le terme
de cette intégration préalable sera le titre de citoyen.
Pour les premiers, c'est un droit qui conditionne l'intégration,
pour les seconds un diplôme qui la sanctionne.
Je n'entrerai
pas dans le débat, sauf à relever que notre tradition nationale
penche nettement vers la deuxième solution : apportez la preuve
de votre intégration sociale et la citoyenneté vous sera
acquise. C'est vrai en droit positif pour les juifs en 1791, c'est vrai
dans le seul projet, hélas, de Constitution montagnarde de 1793,
pour tous ceux qui, vivant de leur travail, acquièrent une propriété,
épousent une française, adoptent un enfant, nourrissent un
vieillard. "Tout étranger qui sera jugé avoir bien mérité
de l'humanité". Ce voeu pieux une fois affiché dans le Panthéon
de la République et dans la mémoire collective, on pourra
sans trop de scrupules se livrer, dans les années 30 à des
débats parlementaires quelque peu cyniques confrontant l'aptitude
des Polonais, des Italiens, des Espagnols à faire d'"excellents
Français" comme chante Maurice Chevalier. Quelques mauvais souvenirs,
de "ma petite Tonkinoise" aux pages littéralement ignobles d'antisémitisme
primaire écrites par Jean Giraudoux dans Pleins pouvoirs, dont je
rappelle qu'elles sont antérieures aux lois scélérates
de Vichy mais qu'elles en sont un exposé des motifs involontaires
qu'il ne faut pas oublier.
N'insistons
pas et donnons si vous le permettez, un dernier coup de projecteur sur
les ingrédients que la sociologie politique met aujourd'hui à
notre disposition pour tenter d'affiner la relation entre droit de suffrage
et intégration sociale et de répondre à la question
de la poule et de l'oeuf : qui est à l'origine de l'autre ?
On peut
esquisser l'amorce d'une réponse à partir des observations
que proposent les analyses de l'abstentionnisme. Chacun s'accorde en effet
à constater, dans la sociologie comparative la plus sophistiquée
comme dans la science politique la plus spontanée, que l'acte de
vote témoigne de l'intégration sociale : les jeunes, les
vieux, les marginaux, les déracinés, les oisifs -- les femmes
non actives (professionnellement s'entend) que l'on appelle les "Yvette"
au Québec -- parce qu'ils ne se sentent pas en mesure d'exercer
une emprise sur leur devenir et sur celui de leur entourage, restent volontiers
à l'extérieur du champ politique.
L'hypothèse
de travail peut alors être la suivante : les vertus intégratives
du suffrage universel n'ont pas la même force, la même portée
selon les individus. Elle est confirmée par les analyses de plus
en plus pointues du comportement électoral. En trois niveaux successifs
et à vingt ans de distance.
. 1968,
Alain Lancelot, dans une thèse devenue classique sur l'abstentionnisme
électoral en France. La perspective est libérale, individualiste
et humaniste, qui consiste à considérer la société
comme organisée en une multitude de niveaux différenciés
qui définissent différents niveaux et types de participation
politique. On résume le propos en quatre propositions articulées
deux par deux comme dans toute bonne leçon d'agrégation.
PREMIERE
PARTIE : l'intégration à la société globale.
On constate ici que l'abstentionnisme -- disons : l'auto-exclusion du suffrage
universel -- caractérise :
A) Les
catégories sociales aliénées, les rôles sociaux
subordonnés ; les femmes, les jeunes, les pauvres, les minoritaires
dont le destin dépend de choix effectués par d'autres catégories.
B) Les
collectivités fermées au monde extérieur, les isolats
: cela concerne alors autant les habitants d'une haute vallée de
la Maurienne que les citoyens des communes dortoirs des mégalopoles,
les minorités religieuses que les individus prédisposés
au suicide.
DEUXIEME
PARTIE : l'intégration à un groupe intermédiaire.
L'analyse s'affine :
A) L'abstentionnisme
frappe -- le suffrage universel n'intègre pas -- les individus mal
intégrés dans leur cadre de vie : nouveaux arrivants dans
les banlieues mais aussi dans les résidences du quatrième
âge, disons dans les tissus urbains remodelés. Avec la mise
en évidence d'un phénomène étudié par
Herbert Tingsten en 1937 et confirmé par Michel Hastings en 1988
; plus on compte d'ouvriers parmi les votants, plus on compte de votants
parmi les ouvriers.
B) L'abstentionnisme
recule quand s'affirme la participation sociale. L'intégra-tion
à des sociétés partielles, religieuses, cultuelles,
culturelles, sportives, syndicales, etc. renforce la participation. La
multiplication des citoyennetés partielles dynamise la citoyenneté
globale, la socialisation politique forme un tout indissociable.
Sans
entrer dans le détail, il est alors évident que le droit
de suffrage n'est qu'un élément de l'intégration sociale,
mais fondamental lorsque la légitimité des gouvernants --
qu'il s'agisse de l'Etat, de l'entreprise ou de l'Académie de billard
-- repose sur l'élection.
. 1978,
Daniel Gaxie et le cens caché, une deuxième thèse,
devenue tout aussi classique, sur les significations du vote. La perspective
est d'inspiration marxiste et d'expression bourdivine. Elle constitue,
selon moi, un progrès par rapport à la thèse de Lancelot,
car elle réinsère les agents sociaux dans une dynamique,
une vision cybernétique du suffrage. Pour Bourdieu et Gaxie, en
effet, sur le marché politique, certains citoyens sont plus égaux
que les autres et l'acte de vote doit être apprécié
non pas sous l'angle de la réalisation d'un droit individuel mais
sous celui de l'expression d'une compétence. Participer suppose
une capacité à comprendre l'univers politique, je cite Pierre
Bourdieu, "inséparable d'un sentiment plus ou moins vif d'être
compétent au sens plein du mot, c'est-à-dire socialement
reconnu comme habilité à s'occuper des affaires politiques,
à donner son opinion à leur propos ou même à
en modifier le cours". Sous cette réserve fondamentale, le suffrage
universel demeure un fait censitaire en fonction de la position de chacun
dans l'espace social : on retrouve sous une forme plus raffinée
le "paradigme de Michigan" : plus on progresse dans la hiérarchie
sociale, plus la participation politique est forte ; mais ses formes sont
différenciées au sein d'une stratification sociale qui fait
apparaître le "paradigme de la domination" ; l'espace social est
traversé par un clivage central entre deux catégories d'agents
: d'un côté les dominants qui impriment leur marque à
la société (R. Aron les appelait : élites sociales),
de l'autre les dominés qui les subissent (Pareto les qualifieraient
: les masses). Leur distance respective par rapport au pouvoir politique
est singulièrement différente. Dès lors :
- La
combinaison des différences sociales définissant des individus
peut réserver des surprises quant à leur impact sur le niveau
de compétence politique : les hommes ouvriers de haut niveau d'études
primaires révèlent une capacité politique égale
à celle des femmes de cadre supérieur.
- La
participation politique doit être appréciée en tenant
compte de la stratifi-cation imposée par la division du travail
et l'exercice de la domination politique entre les professionnels de la
politique et les autres agents sociaux. La participation politique exprimée
par le vote est épisodique et en grande partie illusoire : les électeurs
de la strate dominée, je cite, "deviennent de simples spectateurs
d'une lutte dont ils se trouvent objectivement exclus".
Je n'entrerai
pas dans la diatribe qui oppose ces deux auteurs, sauf à en réinsérer
les éléments dans le troisième et dernier niveau d'analyse
:
. 1988,
l'équipe de la London School of Economics, animée par Hilde
Himmelweit, construit un modèle consumériste du comportement
électoral qui ignore superbement les échanges précédents
pour s'attacher plus à l'identification partisane qu'à l'intégration
sociale. [...]. L'acte de vote est assimilable à une décision
de nature économique, élaborée rationnellement en
termes de coût et d'avantages : je me déplace pour voter en
fonction de la nature et de l'intensité des profits que je peux
espérer tirer de cette décision ; cette dernière peut
avoir un contenu fondamentalement participatif, communiel, d'insertion
dans le groupe, d'acclamation collective, il s'y ajoute en tout cas la
recherche, l'espoir d'un gain.
A cet
instant, la vraie question est celle de la nature de ce gain ; un profit
ou un plaisir ? Anthony Downs plaide en faveur de la première issue
: pour lui, le vote est un investissement engagé à proportion
des bénéfices escomptés par l'électeur-entrepreneur.
J'aurais tendance, avec l'école consumériste, à penser
qu'il correspond plutôt à une décision de consommer
; ce qui est consommé, c'est un plaisir psychique à manipuler
le levier de la machine à voter, à composer le bulletin de
vote. Freud est dans le secret de l'isoloir et la fente de l'urne.
Plus
simplement, une approche sociéto-psychologique sophisticant le modèle
de Michigan nous ramène à notre point de départ, à
la métaphore du forum, du foirail, du marché. On s'y rend
ou on ne s'y rend pas selon qu'on a ou qu'on a pas à y jouer un
rôle. Celui-ci peut être d'apparence passive -- la palabre,
l'échange verbal d'infor-mations avec d'autres consommateurs. Il
peut être aussi de nature positive, et même fondamentale pour
celui qui a quelque chose à vendre.
Un point
de rencontre incontournable, sauf pour celui qui n'a rien à en espérer
: si je n'aime que les tomates du Front National et s'il n'y en a pas sur
le marché, je m'en détourne. Mais peut-être seulement
après m'y être rendu pour vérifier qu'il n'y en a jamais
!
Cette
ultime pirouette pour lancer une question et pour enfoncer une porte ouverte
:
- La
question : n'y-a-t-il pas à réfléchir un instant sur
la désaffection que connaît, ici ou là, le marché
politique traditionnel, parce que les produits qu'on y propose sont souvent
avariés et que les tire-laine y pullulent ? Le droit politique protège-t-il
convenablement l'électeur consommateur ? Celui-ci n'est-il pas attiré
par d'autres formes, d'autres sites de participation, de type associatif,
où il a le sentiment que son opinion, ses choix, sont de plus de
poids ? Une toute récente enquête des étudiants de
science politique de l'Université de Nanterre incite à le
penser : abstentionnisme, abstention-contestation, abstention-refus d'intégration.
- La
porte ouverte : au terme du parcours, nous retrouvons le point de départ.
"Il n'y a rien de nouveau sous le soleil", aurait dit mon maître
Joseph Lajugie. Le suffrage universel a intégré les citoyens
dans la République ; quand il n'y parvient plus aujourd'hui, c'est
le signe, au-delà d'une crise de la République, d'une crise
de la société.
Claude EMERI
BIBLIOGRAPHIE :
. Centre d'Etudes
d'Afrique Noire (CAEN) / Centre d'Etudes et de Recherches Internationales
(CERI), 1978 : Aux urnes l'Afrique ! Elections et pouvoirs en Afrique noire,
Pédone.
. Dominique
COLAS, Claude EMERI, Jacques ZYLBERBERG (dir.), 1991 : Citoyenneté
et nationalité. Perspectives en France et au Québec, Presses
Universitaires de France.
. Alain GARRIGOU,
1992 : Le Vote et la vertu. Comment les Français sont devenus électeurs,
Presses de la Fondation nationale des sciences politiques.
. Daniel GAXIE,
1978 : Le Cens caché. Inégalités culturelles et ségrégation
politique, Editions du Seuil.
. Alain LANCELOT,
1968 : L'Abstentionnisme électoral en France, Presses de la Fondation
nationale des sciences politiques.
. Hilde T.
HIMMELWEIT, Patrick HUMPHREYS, Marianne JAEGER, 1985 : How Voters Decide,
Open University Press.
. Nonna MAYER,
Pascal PERRINEAU, 1992 : Les Comportements politiques, Armand Colin.
. Pierre ROSANVALLON,
1992 : Le Sacre des citoyens. Histoire du suffrage universel en France,
Gallimard.
Entretien avec
Paul LAGARDE
Professeur
de Droit international privé à l'Université PARIS
I - Sorbonne.
- Le Droit international privé, du fait des problèmes qu'il traite, à savoir "La condition des étrangers", apparaît comme la branche du droit la plus fragile. Il semble, en effet, très sensible à l'alternance politique et suscite un impact émotionnel important sur l'opinion. Quel est votre sentiment à ce sujet ?
"Je me
suis intéressé au droit de la nationalité à
une époque où personne ne s'y intéressait. Il n'y
a eu aucune réforme importante à ce sujet entre 1945 et 1973,
et la loi de 1973 qui a complètement refondu le code de la nationalité
a été adoptée à l'unanimité du Parlement,
du RPR au PC. A cette époque, la question n'était pas du
tout conflictuelle. Ce n'est que depuis 1980, avec la percée du
Front National que l'immigration est devenue un enjeu politique et un objet
de politique électorale. C'est à ce moment que l'on a commencé
à proposer des législations restrictives sur la nationalité.
En 1986, des propositions de lois très réactionnaires ont
vu le jour. Le gouvernement Chirac a présenté un projet de
loi de réforme du code de la nationalité qui a suscité
des débats passionnés accompagnés de manifestations.
Ce projet de loi visait à supprimer l'acquisition de plein droit
par naissance et par résidence en France pour généraliser
le système d'acquisition par déclaration et à réduire
le mariage à un cas de naturalisation simplifiée.
"La
condition des étrangers, elle aussi, n'est devenue un enjeu électoral
qu'à partir de 1980, puis, en sens inverse de 1981. A partir de
ces années, le mouvement de balancier s'est accéléré
avec, en 1986, les lois Pasqua. En 1988 et avec Rocard, des lois plus libérales
sont votées mais elles ne vont pas aussi loin que celles de 1981.
Et à nouveau, une loi restrictive en août 1993. Depuis 1980,
il y a eu ainsi une dizaine de lois sur la condition des étrangers.
La politisation, phénomène récent, est due à
la crise économique, à la montée du Front National,
au chômage, etc. L'étranger est pris pour bouc émissaire
..."
- Tout est-il à rejeter dans la nouvelle loi sur la nationalité ?
"Le détail
des lois sur la nationalité est complexe. Il y a certes dans la
loi nouvelle des dispositions régressives mais il y a aussi des
dispositions libérales. La commission de la nationalité de
Marceau Long a passé au peigne fin le droit de la nationalité
et a recueilli des suggestions. Elle a libéralisé certaines
procédures, et c'est heureux, mais ce que l'on retiendra de son
rapport, c'est surtout l'exigence imposée aux enfants d'immigrés
d'une manifestation de volonté pour devenir français, c'est
aussi la situation des conjoints ...
"J'ai
dit que la loi nouvelle comporte aussi des aspects libéraux importants,
par exemple, le fait qu'une déclaration acquisitive de nationalité,
une fois enregistrée, ne peut plus être remise en question.
En dehors, bien sûr, du cas de fraude. Jusqu'à cette loi,
l'administration pouvait contester indéfiniment une déclaration
qu'elle avait elle-même enregistrée au motif que ses conditions
n'avaient pas été remplies. Il ne faut donc pas être
manichéen. Il y a dans ces lois quelques éléments
positifs.
"Il
est normal que ces questions intéressent le politique. La question
n'est pas simplement d'ordre technique. Mais ce qui n'est pas normal, c'est
que la situation des étrangers soit remise en question chaque fois
qu'il y a des élections. Il faut qu'il y ait un respect plus grand
des personnes et que leur situation ne soit pas bouleversée à
chaque élection. Il n'est pas sérieux de jouer avec eux comme
on le fait depuis quinze ans. Mais il est sain que le législateur
s'occupe de cette question plutôt que de l'abandonner à une
réglementation bureaucratique. Que le Parlement s'en occupe est
un progrès de la démocratie."
- Quels sont, en France, les objectifs de l'attribution de la nationalité ?
"Tout
dépend en fait de la conception que l'on a de la nationalité.
La conception ethnique, qui est aussi celle du Front National, considère
que la nation française est un héritage de l'histoire, qui
préexiste à l'individu et que chacun ne peut recevoir que
par héritage et non par adhésion. Cette conception ethnique
de la nationalité est aussi tradi-tionnellement celle de l'Allemagne.
Elle ne se transmet que par filiation. Par ailleurs, les apports extérieurs
doivent être contrôlés par la Nation française
et le Front National a même envisagé la révocabilité
de certaines naturalisations.
"La
conception élective affirme que la Nation existe par le consentement
des individus qui la composent. Pour être français, il faudrait
manifester sa volonté de vouloir l'être. C'est pour cela que
l'on impose maintenant aux enfants d'immigrés qui sont nés
et scolarisés en France une manifestation de volonté pour
devenir français. Cette conception est certes moins choquante que
la précédente. Mais telle qu'elle est mise en oeuvre, elle
joue à sens unique contre les étrangers. En effet, on ne
demande pas aux enfants de Français par filiation une manifestation
de leur volonté. Prenons par exemple le cas limite d'un enfant naturel
de mère allemande qui a cherché en justice son père
français pour en obtenir des aliments. Cet enfant, qui a la nationalité
allemande, qui vit en Allemagne et ne parle que l'allemand, est français
de plein droit alors que l'enfant d'immigré qui est né, qui
vit et qui est scolarisé en France, qui ne parle parfois pas d'autre
langue que le français doit manifester sa volonté d'être
français.
"J'ai
fortement combattu cette conception inégale et contraire à
la conception du droit français. Historiquement, le droit français
a attribué la nationalité en fonction des liens qu'une personne
présentaient avec la France. Il y a toute une gradation de modes
d'acquisition ou d'attribution de la nationalité française.
Il y a des cas où l'attribution a lieu de plein droit, des cas où
cette attribution de plein droit peut être refusée, des cas
où c'est un droit de pouvoir réclamer la nationalité
française, des cas où on ne peut pas la réclamer mais
où on peut la demander sans être sûr de l'obtenir.
"Il
y a tout un jeu de règles d'attribution ou d'acquisition de la nationalité
qui dépend de l'intensité des liens qui existent entre un
individu et la France. C'est cette conception de proximité qui me
semble la meilleure, sauf à discuter des liens à prendre
en considérations."
- L'assimilation est-elle une condition nécessaire pour l'acquisition de la nationalité ?
"Il y a certains mécanismes de refus de la nationalité en cas de défaut d'assimila-tion. Le terme d'assimilation est en fait assez différent du terme d'intégration. Il y a tout un jeu sémantique autour des notions d'intégration, d'assimilation et d'insertion. On parle d'assimilation quand la présence de l'étranger conduit à le rendre semblable à un Français au point qu'on peut lui donner la nationalité française. Selon le code de la nationalité, pour être naturalisé, il faut être assimilé. L'intégration concerne les étran-gers qui sont en France et que l'on intègre dans le système d'ensemble mais sans en faire des nationaux. Par ailleurs, donner le RMI aux étrangers ne dépasse pas le stade de l'insertion. Ce n'est pas les intégrer dans l'ensemble, c'est leur permettre d'exister. En sens inverse, on a l'aide de réinsertion pour renvoyer les étrangers chez eux ..."
- La conception française de la condition des étrangers est-elle basée sur la réciprocité ou sur des préoccupations humanistes ?
"Les
préoccupations humanistes ont été tempérées
par un souci de réciprocité. Dans le code Napoléon,
c'est-à-dire dans le code civil, la réciprocité diplomatique
est une condition nécessaire pour la jouissance des droits civils
en France. A la limite, cela aurait pu avoir pour conséquence que
si la réciprocité n'était pas acquise, les étrangers
n'auraient eu aucun droit en France. Toute l'évolution a consisté
à réduire la notion de droit civil. Les étrangers
ne peuvent donc pas avoir de droits civils sans cette condition de réciprocité.
Mais s'ils n'ont pas de droits civils, ils ont des droits naturels. La
notion de droit naturel a pris le dessus et, de cette façon, on
a reconnu aux étrangers un nombre croissant de droits.
"La
jurisprudence de la Cour européenne des droits de l'Homme, relayée
par le Conseil d'Etat, refuse que l'on mette à exécution
des expulsions, des reconduites à la frontière lorsque cela
entraîne un bouleversement trop grand pour la vie familiale de l'individu.
En Belgique, par exemple, un individu qui avait commis une trentaine d'infractions
non majeures, c'est-à-dire sans assassinats, a fait l'objet d'une
mesure d'expulsion de la part des autorités, mais comme c'était
un Marocain qui n'avait plus aucun lien avec le Maroc, la Cour européenne
a considéré que cette expulsion était contraire à
la Convention européenne des droits de l'Homme et condamné
la Belgique."
M. MEHANNA
Entretien avec
Jean-Claude COLLIARD
Professeur
de Droit constitutionnel à l'Université PARIS I Panthéon-Sorbonne.
- Quels sont, d'après vous, les fondements de la supraconstitutionnalité ? Sur quelles bases pourrait-on établir une superstructure dans la Constitution ?
"Permettez-moi d'abord de dire que je ne crois pas à cette notion de supraconstitutionnalité qui instituerait une hiérarchie des normes au sein de la Constitution. Alors que dans une constitution, tous les articles ont la même valeur (ainsi dans la Constitution de 1958 les articles du préambule ont une valeur juridique égale aux autres), il faudrait, avec la supraconstitutionnalité, considérer qu'il existe au sein de l'édifice constitutionnel des normes fortes et des normes faibles. C'est une idée qui ne repose sur rien de tangible à mon sens et que je ne crois pas fondée ; sur le plan du droit positif, la Constitution ne pose jamais d'inégalité entre les articles qui la forment. Le Conseil constitutionnel, lorsqu'il a dû se prononcer à ce sujet, a rejeté l'idée de normes constitutionnelles de valeurs différentes. Le seul exemple que l'on pourrait trouver, et il est extrêmement ténu, c'est la fameuse formule de l'article 89 sur la révision : "La forme républicaine du gouvernement ne peut faire l'objet d'une révision". On pourrait alors effectivement soutenir qu'il y a là une forme de supraconstitutionnalité puisque c'est un principe qui n'est pas modifiable. Cependant, cela relève plutôt de la tradition que d'autre chose et, finalement, rien n'interdit, dans un premier temps, de modifier cet article 89 pour faire disparaître la restriction, puis de réviser la forme du gouvernement. En fin de compte, c'est une trace très légère de supraconstitutionnalité. C'est pourquoi on peut affirmer que cette notion est absente du droit positif."
- Si, sur le plan du droit positif, la supraconstitutionnalité est incommode, il reste qu'elle demeure justifiable à d'autres points de vue ...
"Il me
semble au contraire qu'aucune justification théorique n'est possible
à cette idée de supraconstitutionnalité. Il faut d'abord
se référer au concept même de Constitution : l'expression
directe de la souveraineté. C'est un pacte qui est fait par le souverain.
Or, à partir du moment où l'on parle de supraconstitutionnalité,
cela implique l'existence d'un "super souverain" puisqu'il s'agit alors
de normes qui sont au-delà même de ce pacte et que ces règles
ne peuvent exister ex-nihilo. De plus, le souverain, par définition,
ne peut être lié, ou ne peut l'être que par lui-même.
"La
seule alternative qui apparaît alors logiquement est la suivante
: soit on revient à la vieille idée du droit naturel et si
les normes sont supérieures à celles voulues par le souverain,
elles relèvent en réalité du surnaturel. On a alors
affaire à une idée rétrograde dont on voit ce qu'elle
charrie de préjugés et de dangers. Soit, thèse plus
moderne, c'est la possibilité d'une norme internationale qui serait
supérieure à la norme nationale. Cette idée est plus
séduisante de prime abord parce qu'elle ne contient pas cet a priori
du droit naturel mais la société internationale ne reposant
que sur la notion de délégation, elle est sans objet. S'il
y a une norme internationale, c'est parce que l'Etat souverain y a consenti
et s'est donc comporté comme l'individu qui délègue
une partie de ses droits. Il peut par là même reprendre ce
à quoi il a consenti. En réalité, la supraconstitutionnalité,
dans ce cas précis, n'est rien d'autre que l'acceptation par l'Etat
d'une norme qui l'intéressait ; elle n'a donc rien de supraconstitutionnel."
- Ne pourrait-on pas introduire la supraconstitutionnalité par le biais des droits de l'Homme et de l'article 16 en particulier ?
"Mais
il ne s'agit pas de supraconstitutionnalité, l'article 16 de la
Déclaration des droits de l'Homme, même s'il fait partie du
préambule, est constitutionnel. Pourquoi vouloir parler de supraconstitutionnalité
? Ces principes sont déjà investis de la constitutionnalité,
il n'est pas nécessaire de les charger d'une supraconstitutionnalité,
même au nom des droits de l'Homme et de la protection de la démocratie,
c'est-à-dire de la séparation des pouvoirs entre le législatif
et l'exécutif. Cette séparation a été établie
avant la Constitution actuelle, et s'il s'agit de dire qu'il y a des principes
sur lesquels les bases de la Constitution sont fondées, on les trouve
dans la loi du 3 juin 1958, dans la loi d'habilitation autorisant le gouvernement
De Gaulle à présenter un nouveau projet constitutionnel et
c'est effectivement de la séparation des pouvoirs dont il est question.
"Mais
je ne vois pas pourquoi ceci serait de nature supraconstitutionnelle. La
supraconstitutionnalité, cela signifie qu'on lie le souverain. Or,
par définition, je le répète, le souverain ne peut
être lié, sinon la question se pose de savoir qui est le super
souverain. Je ne remets pas en cause l'importance de ces principes mais
la valeur constitutionnelle dont ils sont déjà investis suffit
à les assurer. La question de la possibilité d'une norme
de valeur supraconstitutionnelle est insoluble. A chaque norme doit correspondre
un émetteur de normes.
"Le
peuple français proclame solennellement son attachement aux droits
de l'Homme et au principe de la souveraineté nationale depuis 1789,
ce que confirme et complète le préambule de 1958. La Constitution
de 1958 n'ajoute rien sur le fond mais elle met dans l'ordre juridique
positif 1789 et 1946. C'est un ensemble de textes emboîtés.
Les droits de l'Homme et la souveraineté nationale sont les bases
de l'ordre politique mais n'en sont pas pour autant supraconstitutionnels.
Le souverain reste le peuple français, il n'y a donc rien qui puisse
le soumettre à une quelconque puissance.
"Pourquoi
faudrait-il avoir recours à des normes de force juridique différente
? Le souverain peut toujours se limiter comme c'est le cas avec le Traité
de Maastricht, mais il est le seul à pouvoir se limiter et c'est
en ce sens qu'il est souverain. L'acte de ratification par référendum
est l'acte d'un peuple souverain. Il est d'ailleurs assez curieux de voir
la supraconstitutionnalité soutenue par des juristes de métier
parce que l'on ne peut pas sortir de l'équation souverain-peuple-Constitution-Etat
(le peuple souverain se donne un Etat qui est régi par une Constitution)
sans démolir tout l'édifice juridique."
- La Constitution met en place certains droits. Si ces droits ne sont pas garantis, peut-on légitimer la supraconstitutionnalité ?
"La Constitution a en effet cette exigence mais les droits ne sont pas abstraits. Un droit, c'est un statut juridique, c'est une liberté juridiquement établie et organisée. Par exemple, les droits de l'Homme proclament la liberté de la presse mais la Constitu-tion et la loi réglementent cette liberté. Une liberté, c'est le statut juridique d'une activité humaine."
- Dans le cas cité, le problème ne se pose pas vraiment mais si l'on cite l'Algérie lors des dernières élections, cela devient plus critique, puisque, malgré un vote démocra-tique, les politiques ont jugé qu'il était préférable de maintenir le FIS à l'écart du pouvoir !
"C'est un tout autre problème ! Il s'agit en fait du vieux syllogisme : "Pas de liberté pour les ennemis de la liberté," c'est-à-dire la question de savoir ce qui se passe quand les partis anti-démocratiques ont démocratiquement la majorité. Et bien, dans ce cas, soit on reconnaît qu'ils doivent gouverner parce que l'on donne la priorité à une idée stricte de la démocratie, soit on leur interdit le pouvoir. Mais il n'y a pas de solution théorique à ce problème. Il n'est pas légitime, même si le souverain décide de faire une erreur, qu'un ou plusieurs individus s'y opposent. Dans ce cas, ils deviennent dictateurs. Alors dictature pour sauver la démocratie ou démocratie préparant la dictature, c'est un vieux débat."
- Prenons un exemple moins "vif". A l'heure actuelle, si l'on faisait un référendum sur la peine de mort, la majorité serait pour. Est-ce que c'est de la dictature de ne pas la rétablir ?
"L'opinion
mesurée par un sondage ce n'est pas l'expression de la souveraineté.
Mais si la question était posée le problème risquerait
en effet d'apparaître. En fait, si la peine de mort n'est pas rétablie
aujourd'hui, c'est parce que beaucoup pensent qu'il vaut mieux ne pas la
rétablir et donc se sont "débrouillés" pour que, d'une
part, la question ne soit pas véritablement posée et, d'autre
part, pour faire adhérer la France à une série de
conventions internationales qui rendent la peine de mort contraire à
certains traités. Je ne sais pas justifier cela, même si je
suis très heureux qu'elle ne soit pas rétablie, si ce n'est
par le fait que nous sommes dans un système de délégation
des pouvoirs dans lequel le souverain n'intervient que quand il est sollicité."
- Tout de
même, vous ne trouvez pas que tout ceci est paradoxal ?
"Si l'on veut. Mais le paradoxe il est dans toute la construction constitutionnelle puisqu'elle consiste à proclamer la souveraineté, c'est-à-dire un pouvoir absolu, puis du même mouvement, à la limiter. C'est la théorie de l'autolimitation. Ajoutez à cela que le souverain délègue ses pouvoirs à des représentants qui, dans notre tradition institutionnelle depuis Montesquieu, savent mieux que lui ce qu'il faut faire. C'est par là que l'on peut justifier d'ailleurs le rôle du Conseil constitutionnel qui en vérifiant la constitutionnalité de la loi vérifie si les représentants ne sont pas sortis du mandat qui leur a été donné par le peuple et qui comprend le fait de respecter la Constitution."
- Pourtant, sur le droit d'asile, le Conseil constitutionnel a donné une réponse floue !
"L'affaire
du droit d'asile est extrêmement complexe et elle se joue sur une
longue période. Le Conseil constitutionnel a d'abord jugé
les dispositions des accords de Schengen conformes à la Constitution,
ensuite le gouvernement a fait une loi qu'il a présentée
comme étant l'application de ces accords ; loi que le Conseil constitutionnel
déclare contraire à la Constitution.
"Evidemment,
on ne peut s'empêcher de penser qu'au départ il y a un défaut
de raisonnement. Soit le Conseil n'avait pas vu dans ces accords des problèmes
qu'il remarque ensuite, soit le gouvernement n'a pas traduit exactement
ce traité dans le texte d'application français.
"Quoiqu'il
en soit, cela ne remet pas en cause ce que je vous disais. Par contre,
le fait qu'une décision du Conseil constitutionnel amène
à une révision de la Constitution pose une vraie question
parce que l'on peut se demander si l'on ne revient pas là un peu
à une formule du type de la IVème République où,
quand il y a un conflit entre la loi et la Constitution, il faut modifier
la Constitution.
"Il y a là, me semble-t-il, plutôt une querelle politique qu'un vrai débat politique qui n'est qu'un prétexte. On a monté en épingle une décision du Conseil constitutionnel, en profitant du fait que sur ce sujet l'opinion était, peut-être malheureusement, en accord avec le gouvernement pour faire la démonstration que s'il y avait la tentation chez certains d'arrêter la majorité par l'addition Conseil constitutionnel / Président de la République, la majorité avait, par la révision, le moyen de surmonter le blocage. Voilà, je crois, le fond de l'affaire et voilà pourquoi on a choisi une solution lourde alors que d'autres étaient concevables."
- Quels sont les arguments en faveur de la supraconstitutionnalité ?
"On l'a
déjà dit, l'idée repose sur le présupposé
qu'il y aurait deux catégories de normes constitutionnelles, les
unes facilement modifiables, les autres qui le seraient moins, voire pas
du tout. L'intérêt de l'idée repose dans son éventuelle
utilité. Existe-t-elle ? J'en doute car les deux motivations en
faveur de ce concept sont complètement contradictoires."
"D'une
part, certains, dans le débat européen sur Maastricht, ont
mis en avant cette théorie avec l'idée sous-jacente qu'il
y a des principes que la souveraineté ne peut déléguer
; autrement dit, la supraconstitutionnalité a pour objectif de justifier
un refus de délégation de la souveraineté.
"D'autre
part, idée qui commence juste à apparaître, la supraconstitutionnalité
serait fondée sur les droits de l'Homme. Ce débat est encore
latent mais concerne les rapports de la supraconstitutionnalité
avec le droit, ou le devoir, d'ingérence. L'ingé-rence, difficile
à construire théoriquement parce que se heurtant au principe
de la souveraineté nationale, pourrait se construire grâce
à la supériorité de certaines normes : la protection
de la vie humaine, la protection des droits de l'Homme. Cette thèse
ne fait qu'émerger mais ces deux pôles (ingérence et
supraconstitutionnalité) sont en train de se rapprocher.
"Nous
avons donc d'un côté une thèse ultranationaliste et
de l'autre une thèse ultramondialiste. Cette contradiction s'explique
par le fait que ce qui existe c'est un Etat-nation souverain mais inséré
dans une Communauté, situation attaquée par ceux qui pensent
que ce n'est pas assez et par ceux qui pensent que c'est trop. Dans les
deux cas, il faut attaquer les bases de la Constitution qui permet cela
et donc la supraconstitutionnalité c'est en quelque sorte une manière
de détruire la Constitution.
"Cette
idée de supraconstitutionnalité est portée par des
juristes comme Louis Favoreu, dont tout le système de pensée
est construit sur la révérence à la Constitution.
On peut penser qu'il y a là une sorte d'amour-propre d'auteur, une
volonté de raffiner à l'extrême un système juridique.
On a mis trente ans à comprendre qu'il y avait une hiérarchie
des normes (la Constitution, la loi, et nonobstant les dispositions des
articles 34 et 37, le règlement) ; maintenant il y a quelque chose
au-dessus de la Constitution, c'est encore plus beau ! Mais cette construction
détruit la Constitution. Les contradictions entre la loi et la Constitution
sont suffisamment réglées par le Conseil constitutionnel
!
"Sur
un autre point, le souverain peut-il décider de changer les droits
de l'Homme ? Très franchement, je ne vois pas ce qui s'y oppose.
On a vécu sans la déclaration des droits de l'Homme. Elle
n'a été redécouverte qu'en 1958. Plus exactement,
pour son effectivité juridique en 1971. On a vécu presque
deux siècles avec ce texte sans réelle portée juridique,
deux siècles qui n'ont pas été d'un obscurantisme
particulier en matière de libertés publiques."
- Ne pourrait-on pas fonder la supraconstitutionnalité sur son historicité même ?
"L'histoire n'est pas une source du droit ! La supraconstitutionnalité implique dans son principe que le fait pour une loi d'être constitutionnelle est devenu trop banal, insuffisant à lui donner une force juridique incontestable. C'est loin d'être prouvé !"
- Il semble
pourtant qu'aujourd'hui, la Constitution contiendrait suffisamment de paradoxes
pour que la question de la supraconstitutionnalité se pose ?
"Ces
paradoxes existent depuis le début de la construction politique
et on en a dit un mot à propos du problème du FIS en Algérie.
Mais la réponse par la supraconstitutionnalité est une erreur
absolue, c'est une erreur de logique. Tout le système politique
repose sur des équations dont une des plus centrales est la mise
en place (et la modification) de la Constitution par le souverain. S'il
y a un acte qui est supérieur à la Constitution, il faut
qu'il soit fait par quelqu'un de supérieur au souverain. Alors on
se retourne vers le droit naturel, vers un ensemble de systèmes
juridiques en incorporant l'idée qu'il se rattache à un système
de valeurs, d'origine largement religieuse, judéo-chrétienne
comme l'on dit. Et c'est vrai que les normes religieuses, morales et juridiques
se ressemblent beaucoup. Finalement, les grands débats de société
concernent les sujets sur lesquels la règle juridique s'écarte
de la morale et de la règle religieuse, où la morale s'écarte
à son tour de l'interdit religieux. L'exemple le plus typique est
le problème de l'avortement. Dans ce cas précis, où
est le droit naturel ? Du côté de l'enfant, de la mère
? Du droit à la disposition du corps ou de la protection de la vie
? Qui peut le dire ? Au nom de quoi ?"
- La supraconstitutionnalité peut pourtant être utile comme cela a été le cas en Irlande à ce sujet ?
"C'est un des rares arguments qui va à l'appui de la thèse de la supraconsti-tutionnalité ; la Cour européenne des droits de l'Homme a en effet condamné les dispositions de la Constitution irlandaise sur l'avortement. Là, je reconnais que c'est un bon argument mais limité et encore une fois inexistant dans le droit français."
- Est-ce que l'idée de peuple ne devrait pas alors servir de base à la supraconstitution-nalité ? Dans ce cas, le souverain s'autolimite à la façon de la loi morale kantienne ?
"Il faudrait alors dire que la supraconstitutionnalité est basée sur l'idée que le peuple ne peut pas conduire à sa presque négation ! C'est possible mais cela dépasse l'entendement du juriste."
- Parce que, finalement, c'est aussi ce qui fonde le cosmopolitisme, cette idée de l'Homme !
"L'idée que le but de la société politique est la préservation des droits de l'Homme est très positive mais il me suffit qu'elle soit constitutionnelle."
- Si ces droits étaient supraconstitutionnels, cela garantirait leur pérennité à travers les différents gouvernements.
"Encore une fois il suffit pour cela qu'ils soient constitutionnels. J'en suis désolé, quel que soit mon attachement aux droits de l'Homme, je ne vois pas au nom de quoi on ne peut pas les modifier. Si le peuple souverain décide de supprimer telle ou telle liberté, je ne vois pas comment on peut l'en empêcher. Quelle autorité avons-nous pour le contredire !"
- La fissure qui existe entre le pouvoir et le peuple implique-t-elle une supraconstitu-tionnalité ?
"Cela
signifie qu'il y aurait une supraconstitutionnalité qui serait livrée
au corps politique et aux parlementaires qui savent mieux que le peuple
souverain ce qu'il y a à faire. Je ne crois pas parce que, dans
un premier lieu, cette fissure tend à être moins forte que
vous le pensez, notamment avec l'élection du président au
suffrage universel et, secondement notre système politique repose
sur l'idée que les représentants ont un mandat représentatif
et cherchent la volonté générale qui n'est pas forcément
la volonté du peuple. C'est une théorie qui fait partie d'un
fond juridico-politique commun. On peut très bien remédier
à cette fissure, pour reprendre votre expression, sans pour autant
avoir recours à la supraconstitutionnalité.
"On
est dans une époque qui cherche et l'on met à jour un certain
nombre de contradictions qui existent depuis toujours. Mais encore une
fois, c'est une mauvaise réponse que d'avoir recours à la
supraconstitutionnalité. Alors, à la limite, je peux comprendre
une société internationale basée sur cette idée,
mais d'une part, on en est pas encore là et, d'autre part, celle-ci
n'est faite que par consentement et l'on peut toujours en sortir. La question
de la supraconstitutionnalité n'est que le ressurgissement d'une
querelle qui dure depuis des siècles, entre le droit naturel et
le droit positif.
"Ce
qui me gêne dans la supraconstitutionnalité, c'est qu'elle
est une mauvaise réponse à la contradiction originelle de
la société dont nous avons parlé tout à l'heure.
"Je
comprendrais la supraconstitutionnalité si, par exemple, il y avait
au départ deux catégories de normes avec deux instances différentes
pour les modifier, ou deux procédures différentes, l'une
plus lourde que l'autre, comme c'est le cas dans certaines constitutions
nouvelles des pays de l'Est ; ce qui n'est absolument pas le cas en France
aujourd'hui. Par contre, il est vrai que l'on rentre peu à peu dans
une relative banalisation de la révision constitutionnelle. C'est
un phénomène nouveau dont on peut se demander s'il est simplement
conjoncturel. Si la banalisation continue, je pense effectivement qu'il
faudra se poser la question de la Constitution à deux vitesses.
Ce qui ne signifie pas adopter cette idée de la supraconstitutionnalité.
Finalement, la vraie question est la place du peuple dans la Constitution.
La souveraineté du peuple n'est pas le pouvoir du peuple, cela signifie
seulement qu'il désigne ceux qui vont le représenter. Donc,
les représentants peuvent très bien s'écarter de l'opinion
publique. C'est l'idée de la souveraineté nationale. Peut-elle
être source de constitutionnalité et de supraconstitutionnalité
? Je comprends la question mais je trouverais extraordinairement dangereux
de considérer que le peuple souverain fait la Constitution et, qu'au-dessus
du peuple, il y a la Nation permanente qui serait chargée de surveiller
que le peuple "momentané" ne s'écarte pas des orientations
du passé, du présent et du futur. C'est séduisant,
bien sûr, mais pas forcément progressiste, extrêmement
compliqué et finalement fort peu démocratique."
C. DEKUSSCHE.
Entretien avec
Raoul Girardet
Raoul Girardet est professeur à l'Institut d'Etudes Politiques. C'est à ce titre que nous l'avons rencontré au sujet de la construction de l'Europe. Le problème n'était pas de prendre position pour ou contre l'Europe. R. Girardet se refuse à entrer dans cette polémique. Il s'interroge sur les conditions les plus propices à l'édification de l'Europe, le système actuel n'étant pas porteur d'une Europe à long terme : "L'Europe a en effet moins de chances de réussir aujourd'hui qu'il y a cinq ans, à l'époque de la guerre froide".
La fragilité de l'édifice européen exprime une absence d'ensembles puissants et cohérents à l'échelle mondiale. La chute du système bipolaire fut décisive. Pour Julien Freund, l'essence du politique se définit par les notions d'amis et d'ennemis. Avec l'effondrement de l'idéologie marxiste-léniniste, les risques de conflits se sont amoindris. L'ennemi devient paradoxalement de plus en plus difficile à désigner. De ce fait, le besoin d'unification est moins fort. Ainsi, l'Europe semble avoir perdu une large partie de sa raison d'être. Les sujets qui font l'unanimité ne sont pas assez mobilisateurs car il n'y a aucun ennemi commun pour affirmer les assises de la future Europe des Douze.
Que faire
alors ? Si la construction de l'Europe est souhaitable, sa réalisation
s'avère problématique. Elle relève du défi.
Une nation ne peut ni se suffire à elle-même, ni se défendre
seule. De plus, les problèmes économiques la poussent à
rechercher une entente avec d'autres Etats. C'est pour cette raison qu'il
est nécessaire de dépasser le cadre national. Toutefois,
l'idée de nation ne doit pas être récusée :
"Si le pouvoir européen donne de lui-même une image de pouvoir
désincarné et bureaucratique portant atteinte aux intérêts
nationaux, vous allez voir éclater les chauvinismes les plus exacerbés".
R. Girardet donne pour exemple les mesures prises à l'égard
du monde paysan. Il constate qu'à l'heure même où les
accords de Maastricht sont ratifiés, la presse française
lors des Jeux Olympiques accordait une place majeure aux "exploits" français.
Cela révèle "le chauvinisme le plus bête et le plus
exaspérant".
Il distingue
plusieurs nationalismes. R. Girardet définit le nationalisme comme
la prise de conscience d'une individualité nationale et le souci
de la défendre. Le second se définit par l'exclusion, par
un repli étroit sur l'individualité nationale. Il y a donc
un nationalisme d'acceptation de l'autre et un nationalisme de rejet.
L'Europe ne peut être considérée comme une construction gratuite fondée sur des spéculations creuses et abstraites. L'économie n'est pas une priorité, contrairement à ce que pense Jacques Delors. Effectivement, les grandes décisions historiques sont absurdes économiquement parlant.
"Le sentiment d'appartenance à une certaine ère de civilisation : la civilisation européenne n'a pas suffi à empêcher les risques de conflit".
F. DUFOUR
M. MEHANNA
Réactions et commentaires