«Les Gardiens de l'état, une sociologie des énarques de
ministère» de Jean Michel Eymeri.
(Par René Naba)
«Les Gardiens de
l'état, une sociologie des énarques de ministère»: le titre de cette étude
constitue à lui seul tout un programme et son auteur, un jeune universitaire
français, Jean Michel Eymeri, apporte là une contribution singulière au
fonctionnement de l'administration française et à la connaissance de la
psychologie de ce qui apparaît parfois à ces censeurs comme une caste élitiste
de privilégiés.
En 936 pages et 3
volumes, Jean Michel Eymeri, Diplômé de l'Institut d' Etudes Politiques de
Paris et Docteur en science politique, développe et argumente sa thèse de
Doctorat devant un jury qui compte parmi ses membres des grands connaisseurs de
l'état, de ses rouages, de ses forces, de ses faiblesses et de ses secrets,
notamment le président du Jury, Jean Claude Colliard, membre du Conseil
Constitutionnel, professeur à l' Université Paris ler Panthéon‑ Sorbonne,
ancien directeur de cabinet du président François Mitterrand et du président de
l'Assemblée nationale Laurent Fabius.
Soutenue le 21
janvier 1999 devant un jury composé de Jean
Claude Colliard, Marie Christine Kessler, Pierre Birnbaum, Jacques Lagroye et
Vincent Wright, Fellow of Nuffield College of Oxford, la thèse de Jean
Michel Eymeri a obtenu la «Mention très
Honorable», les félicitations du Jury et la proposition pour concourir aux prix
de Thèse. Depuis lors, l'Université de Paris 1 a alloué une subvention pour
publication de ce travail.
Né à Toulouse le 16
novembre 1969, Jean Michel Eymeri enseigne depuis 2 ans les Institutions
Politiques à l'Université Paris 1. Il a auparavant travaillé au ministère de la
Fonction Publique et au ministère des Affaires Sociales. Ses travaux portent
sur la sociologie de la Haute
Administration et de la décision publique. Il a déjà publié deux ouvrages: «Les administrateurs civils», Paris‑la
Documentation Française 1997, et en collaboration avec le professeur Jean
François Girard, Directeur général de la santé, «Quand la santé devient publique», Paris Hachette‑Litterature
1998.
Ci‑joint les
grandes lignes de sa thèse:
Restituant
la genèse de la recherche, l'introduction part du double paradoxe d'où naît
l'intérêt pour ceux des anciens élèves de l'ENA qui
appartiennent au corps des administrateurs
civils. Tout d'abord, bien que l'on parle souvent de
façon très générale "des énarques", il
semble que la frange la plus illustre d'entre eux
maintienne dans l'ombre la masse des cinq
mille anciens élèves : c'est ainsi que les
administrateurs civils, qui forment avec près de 60'/0
du total la majorité des énarques, constituent un
ensemble sans visibilité sociale. En outre,
cette méconnaissance se trouve redoublée au plan
scientifique ~ alors qu'existe une
communauté vivace de recherches sur la haute fonction
publique, réunissant des politistes, des
juristes, des sociologues, des historiens, des
spécialistes de science administrative et d'analyse
des politiques publiques, leurs travaux, centrés sur la
haute administration en général, l'ENA
et l'ensemble des énarques, et surtout les grands corps,
avaient jusqu'alors négligé les administrateurs civils en tant que tels'.
Pour‑tant, ce que sont et ce que font les administrateurs civils
apparaît essentiel à quiconque s'intéresse au fonctionnement de l'Etat en
France. Ils forment en effet l'encadrement des directions de ministère : c'est
à eux qu'il appartient d'animer au quotidien le coeur de l'Etat central. De
surcroît, à la différence d'autres corps de fonctionnaires attachés à tel sous‑segment
de l'ensemble étatique, les énarques de ministère se définissent par une
identité professionnelle et sociale principalement étatique. A ce double titre,
Ils apparaissent,
davantage que d'autres, comme les porteurs de l'institution étatique, les
gardiens de l'Etat.
Dès lors, pour restituer ce que sont, ce que font et ce que peuvent ces
administrateurs à maints égards "centraux", la progression s'organise
de façon simple en cinq forts chapitres.
Dans le premier, "Réussir l'ENA ou le succès d'une
socialisation", l'analyse s'attache à l'avant‑ENA et aux voles du
succès qui conduisent certains, et non pas d'autres, à y entrer. C'est en effet
très en amont du concours et de la scolarité que commence la
"fabrication" (au sens d'E. C. Hughes) collective et individuelle des
énarques. Les propriétés d'origine sociale y prennent une large part, tant il
est vrai que l'ENA ne recrute pas équitablement dans toutes les couches de la
société. Un ensemble récent et détaillé de statistiques et de calculs de taux
de réussite permet de chiffrer avec précision ces inégalités tout en
introduisant d'importantes nuances : d'une part l'hétérogénéité souvent
méconnue entre un concours externe très fermé et le concours interne qui
demeure une vole de promotion sociale, d'autre part et au rebours des idées
reçues, la faible hérédité professionnelle de père en fils de l'énarchie. Une
fois dégagées au plan statistique ces régularités macro‑sociales, une
approche micro‑sociologique par les histoires de vie des acteurs souligne
la manière à chaque fois singulière dont leurs trajectoires
1 A
deux exceptions près : J. ‑C. Thocnig, D, Gatto, les administrateurs
civils dans les services centraux de l'Etat .face à leur carrière et à leur
travail, Paris, La Documentation française 1992, 81 p. ‑ V.
Raudin, Le.v
correspondent à ou s'exceptent de la moyenne‑, est également restitué
le travail réflexif par lequel lis sociologisent eux‑mêmes leur propre
parcours.
On démontre ensuite à quel point le passage réussi par deux institutions
d'enseignement particulières constitue la clé du succès au concours d'entrée :
Sciences Po Paris et, dans une moindre mesure, le CFPP du ministère des
Finances sont en effet imbriqués de longue date avec l'ENA en un véritable confinimin
de socialisation (identité
des enseignants, des méthodes, des problématiques, des comportements) qui
chevauche les coupures institutionnelles. Ces deux institutions contribuent
ainsi tout autant que l'Ecole à doter les énarques de leurs traits identitaires
les plus typiques.
Enfin, on s'attache bien sûr à restituer pourquoi et comment les intéressés
s'orientent vers l'ENA, les logiques de cette ambition, différenciées selon le
concours d'origine, s'analysant beaucoup moins qu'on l'imagine dans les
registres de la vocation ou même du choix.
Le deuxième chapitre, "A l'ENA: conformation et différenciation",
s'attache à rendre compte du processus dual qui se déroule durant la scolarité ‑
l'ENA conforme et classe ses élèves. D'une part, moins lieu de formation que de
mise en conformité, instance de conformation, l'ENA parachève la socialisation
déjà reçue en amont dans une sorte de passage à la limite qui en accentue les
traits caractéristiques sans les modifier. En cela, l'Ecole, par la saisissante
homologie des exercices et des disciplines de la scolarité avec les exigences
de la vie professionnelle ultérieure, tend à façonner sur le même modèle des
énarques qui concilient dominance et docilité. Mais, dans le même mouvement,
elle les soumet à cette "logique infernale du classement", processus
permanent de hiérarchisation des individus. Loin toutefois de l'image d'une
violence unilatérale, il est d'une part co‑produit par les intéressés eux‑mêmes,
et d'autre part classe tout autant les corps et les ministères que les élèves.
Ce processus aux injustices avérées n'engendre pas moins des effets durables de
différenciation, d'autant qu'il n'inscrit pas les administrateurs civils à son
horizon si bien que ceux‑ci forment, au plan analytique, un résidu. C'est
ainsi à l'Ecole que se noue cette dialectique de l'homogénéisation culturelle
et/mais de la différenciation corporative et sociale qui anime ensuite
durablement l'énarchie en général comme le sous‑ensemble des
administrateurs civils.
Le chapitre 111, consacré aux carrières des administrateurs civils,
l'illustre précisément. Loin d'être le fruit d'une régulation corporative, les
carrières répondent au contraire à des logiques institutionnelles variées et à
des stratégies individuelles très différenciées. L'analyse montre que
l'interministérialité de droit le cède à une intraministérialité de fait,
dessinant au total le paysage d'un corps éclaté qui échoue à faire corps.
L'étude détaillée des "premières carrières" (jusqu'au sous‑directorat)
révèle ainsi l'existence d'un espace à la fois segmenté et hiérarchisé en
autant de bassins d'emplois qu'il y a de "maisons" ministérielles ou
directionnelles, régies chacune par des règles non‑écrites et des
mécaniques de carrière différentes qui s'analysent comme autant de variations
autour d'un schéma juridique commun.
Quant à l'étude des "secondes carrières", elle met en lumière
l'autre paradoxe de ce corps, qui veut que le parcours "normal" d'un
énarque le conduise, dès la mi‑carrière et grâce aux étonnantes
souplesses du droit de la fonction publique, à quitter les emplois
d'administration centrale qui sont la raison d'être du corps, voire à en être déjure
radié. Un panorama chiffré
précis et l'analyse des carrières de certains individus‑types permettent
ainsi de souligner la multiplicité des "débouchés" offerts dans des
corps ou emplois administratifs d'une part, et des filières de
"pantouflage" en entreprise d'autre part, toutes opportunités très
inégales selon la "maison" à laquelle on appartient. C'est l'occasion
d'une mise au point sur le déclin récent du "pantouflage", dans un
conte‑xte marqué par la fin du dirigisme et la déconnexion de l'Etat et
de l'économie.
Selon une démarche différente, la troisième section se fixe de démêler
analytiquement les déterminants majeurs de la réussite des carrières, depuis le
milieu et surtout le concours d'origine jusqu'aux effets de hasard et de
réputation, en s'arrêtant longuement sur la question du passage en cabinet
ministériel et de la "politisation", phénomène qui se révèle for‑t
complexe et ambigu.
Ayant ainsi restitué les trajectoires des administrateurs depuis l'avant‑ENA
jusqu'à leur retraite, on passe alors à un chapitre IV, "Les formes
localisées d'une culture d'état/d'Etat", qui à travers l'étude minutieuse
et très concrète de ce qu'ils font au travail, s'efforce de cerner ce qu'ils sont, posant la question de
l'existence d'une culture commune en ses formes localisées. Traitant
successivement le niveau des hommes au travail et celui des institutions qu'ils
animent, les deux sections du chapitre sont unies par la même progression
depuis le multiple qui s'impose au premier regard vers l'un qui apparaît à
force d'observation. La première section, restituant la diversité des pratiques
au travail, montre ainsi que l'extraordinaire variété des postes et des tâches
des énarques de centrale les dote de métiers très différents (à chaque bureau
son métier, bien souvent) mais n'empêche pas l'existence de ces ferments
d'unité que sont trois "métiers de base" transministériels, quatre
rôles hiérarchiques partout présents et enfin une commune culture d'état de
"généralistes de la Chose publique" qui s'origine dans leur
socialisation d'ENA.
Quant à la seconde section, restituant par une série de descriptions
ethnographiques la diversité des cultures "locales" propres à chaque
institution (ministère, direction), elle souligne que certaines d'entre elles,
situées dans le socle régalien (Finances, Intérieur pour l'essentiel) et
dominées par les énarques qui y sont véritablement "chez eux",
constituent des formes localisées d'une culture "globale" de l'Etat,
alors que les ministères périphériques dominés par des cultures spécifiques
sont des "terres étrangères" où les administrateurs civils
s'efforcent, non sans mal, d'être les porteurs, les missionnaires de cette
culture d'Etat. L'ensemble aboutit à démontrer en quoi la culture d'état qui
caractérise en propre les énarques fait d'eux les vecteurs privilégiés d'une
culture de l'Etat, d'une rationalité d'Etat, qui est autant une logique
pratique axée sur la montée en généralité et la recherche de la globalité
qu'une idéologie de l'intérêt général.
Vient alors un cinquième et dernier chapitre : "Les administrateurs et
le pouvoir". Centré, dans la lignée du précédent, sur le quotidien de
travail des énarques, son propos est d'analyser en détail le rôle collectif
qu'ils remplissent dans la fabrication des décisions et politiques publiques
afin de cerner au plus près les modalités, la nature, l'étendue et les limites
du pouvoir que ce faisant ils exercent dans les dispositifs de gouvernement de
la société française. Au rebours d'une distinction trop tranchée entre la
sphère administrative et la sphère politique, on y démontre combien l'activité
professionnelle ordinaire des énarques de centrale, de l'adjoint de chef de
bureau au directeur, est de part en part traversée par une dimension politique,
ou pour mieux dire gouvernementale. A cette fin, une première section est
consacrée à leur rôle et à leur pouvoir intraministériel. Elle souligne qu'il
revient toujours et partout aux énarques de tenir les dossiers, de tenir la
ligne (la "doctrine‑maison" sur ces dossiers) et de "tenir
le stylo", d'écrire un processus de production des décisions publiques qui
est de bout en bout écrit. Ils exercent ainsi un pouvoir de mise en forme des
décisions, dans une permanente opération de traduction et d'ajustement entre la
dimension politique et la dimension technique. Au‑delà, il est montré que
l'influence des administrateurs oscille de la pré‑décision au moins à la
co‑décision souvent. Ce pouvoir se matérialise sous trois formes
principales : leur rôle‑clé dans la définition interactionnelle de ce qui
est "politique" et de ce qui est "administratif', c'est‑à‑dire
de leur propre champ de compétence ‑ un pouvoir relatif de blocage des projets
qu'ils désapprouvent , un pouvoir de proposition enfin qui, variable selon les
lieux, les dote parfois d'un rôle quasi‑politique de co‑auteurs de
la décision.
Consacrée à l'interministérialité en constant essor, la deuxième section
souligne que la dynamique conflictuelle de l'arbitrage sur laquelle elle
débouche induit un renforcement mutuel mais très contradictoire du pouvoir des
administrateurs et, face à la mainmise croissante de Bercy, une solidarité en
retour des administrateurs et du politique des ministères dits
"dépensiers", qui brouille encore un peu plus les frontières.
On peut alors, dans une dernière section, remonter en quelque sorte du
faire à l'être et, loin du mythe de la "technocratie", porter au
jour, par l'analyse de situations décisionnelles concrètes et l'étude de
certains traits culturels fondamentaux de l'énarque de centrale, J'ambivalence
qui le caractérise. Conjuguant un pouvoir parfois considérable à une
subordination toujours maintenue car la posture du Service est le seul cadre
dans lequel il puisse penser et vivre son rôle, J'énarque de ministère apparaît
au final comme un minislei‑, un
serviteur‑
ministre... du gouvernement en place, de l'Etat bien sûr, et au‑delà de
l'ordre social de son époque.
Suit une brève conclusion qui prolonge la réflexion sur
le thème central du rapport de l'homme à l'institution, médiatisé par la
culture.
En annexe, se trouve notamment une présentation détaillée du dispositif de
recherche qui a permis de rassembler le matériau empirique sur lequel se fonde
cette thèse. Il comporte trois dimensions complémentaires. Le premier pôle est
constitué par un ensemble d'une centaine d'entretiens ~ 74 avec un échantillon
significatif de 10,71/o de la population étudiée, construit en fonction de
nombreux paramètres pour représenter les traits communs comme la variété du
corps il s'agit d'entretiens semi‑directifs longs, d'une durée moyenne de
2h5O, soit 210 heures d'enregistrements intégralement retranscrits sur papier.
Ils sont complétés et comgés par une série d'entretiens hors échantillon avec
des ministres, d,,~s non‑enarques, des membres d'autres corps, des
responsables de l'ENA, etc.
Au‑delà du nombre forcément limité de personnes que des capacités
individuelles permettent d'interviewer, un deuxième pôle, celui des recherches
documentaires, a permis d'acquérir une connaissance soclographique de
l'ensemble de la population considérée. Avec une double démarche d'imprégnation
qualitative et de quantification, trois types de supports écrits ont ainsi été systématiquement
dépouillés puis traités statistiquement : des archives de l'ENA relatives aux
concours de 1946 à 1995 et aux propriétés sociales des élèves des dix
dernières promotions ; les dossiers individuels des 1082 administrateurs civils
ayant quitté le corps de 1986
à 1995 ‑ les notices
biographiques des 846 énarques sortis administrateurs civils présents dans le
Whos Who.
Le troisième pôle du travail de terrain est l'observation directe des hauts
fonctionnaires dans leur milieu de vie. On a ainsi multiplié les occasions
d'insertion dans le monde des ministères, certaines ponctuelles (participation à des réunions de travail, des colloques et séminaires, organisation de
journées d'observation,_) et trois de longue durée à l'occasîon
de collaborations et de contrats avec l'ENA, le ministère de la Fonction
publique, puis celui des Affaires sociales.
Loin de tout dogmatisme méthodologique, c'est donc sur une synergie de
techniques que repose ce travail.