Français d'origine libanaise, jouissant d'une
double culture franco‑arabe, René Naba, chargé de la rubrique de «stratégie
et dynamique sociale» au sein de la Revue Européenne de Philosophie et de
Droit (REP‑Droit), est l'auteur d'un livre «Guerre des Ondes ‑
Guerre des Religions... La bataille hertzienne dans le ciel méditerranéen»
(Editions l'Harmattan. ‑ Juin 1998), qui se présente comme le premier
ouvrage de langue française en matière de géostratégie de la communication
dans la sphère méditerranéenne
Natif d'Afrique, où il a étudié et vécu pendant 20
ans, juriste de formation et journaliste de profession ayant opéré pendant
25 ans au Moyen‑Orient, en Afrique du Nord et en Europe, son expérience
internationale s' articule sur trois continents ( Afrique‑Europe‑Asie).
Correspondant tournant au bureau régional de l'Agence
France Presse à Beyrouth (1969‑1979), René Naba a couvert la guerre
civile jordano‑palestinienne, la nationalisation des installations pétrolières
d'Irak et de Libye, une dizaine de coups d'Etat et de détournements d'avion
ainsi que la guerre du Liban.
Responsable du Monde arabo‑musulman au service
diplomatique de l'AFP (1980‑90), il a couvert l' assassinat du président
égyptien Anoir El‑Sadate, la guerre irako‑iranienne, la guerre
entre le Tchad et la Libye, une dizaine de sommets arabes ou musulmans (Alger,
Rabat, Lahore, Kuala‑Lumpur) et les sommets des Non‑alignés de
New Delhi, de Harare et de Nicosie.
Conseiller du Directeur général de RMC‑Moyen‑orient,
chargé de l'information, (19891994), il a été l'artisan de l'informatisation
et du redéploiement international de la station française et cumule ainsi
une expérience de terrain doublée d'une expérience de Direction.
Membre fondateur des «Lumières de Paris», où il occupe
les fonctions de trésorier, il apporte au sein de cette académie constituée
des correspondants de la presse étrangère à Paris, son concours au rayonnement
de la production cinématographique française.
L'identité française en mutation
(Par René Naba)
L'euphorie qui S'est emparée de la France à la suite de son triomphe
multiracial du Mundial 98 a certes replacé le débat sur l'intégration de la 3
ème vague d'immigration dans un contexte moins hostile aux ressortissants
originaires du tiers monde bariolé, mais l'engouement tricolore pour cette
équipe multicolore ne doit pas pour autant masquer la grave crise de langueur
qui mine l'identité française. Au sortir d'un été galvanisateur, le diagnostic
s'impose dans toute sa simplicité sans complaisance, ni excès. Les problèmes
lancinants de la société française demeurent. A vouloir le nier reviendrait à
sombrer dans une satisfaction béate propice aux illusions lyriques et à de
graves désenchantements.
L'implosion de la droite française dans sa double composante modérée et
radicale, dans la foulée des élections régionales du printemps 1998 et de la
déroute des législatives anticipées du printemps 1997, ne paraît pas fortuite.
Tel un catalyseur, elle a révélé le profond malaise de la France, quarante ans
après la fondation de la V ème République gaullienne, un malaise si profond
qu'il suggère une crise de l'identité française. Les principes fondateurs de
l'excellence française paraissent sinon dévoyés du moins bafoués. Ni une
gesticulation déclamatoire, Ni une exaltation à connotation passéiste ne
peuvent masquer cet état de fait, en tout cas y remédier.
Premier constat: la France scande‑ son entrée vers le prochain
millénaire par la célébration de ses événements historiques. C'est le trait
constant de la dernière décennie du siècle. Jamais pays n'a paru plus soucieux
de magnifier son passé. Toutes les déclinaisons du calendrier défilent en
commémoration: 1500 ème anniversaire de la proclamation de l' Édit de Nantes
(1598), qui a mis fin à la guerre religieuse entre Catholiques et Protestants,
Millénaire du baptême de Clovis (1996), qui marque le ralliement de la France à
la Chrétienté, Bicentenaire de la Révolution Française (1989), cent
cinquantième anniversaire de l'abolition de l'esclavage (Mai 1998), Centenaire
du manifeste accusateur d'Émile Zola contre la ségrégation politico‑religieuse
( "J'accuse" ‑Janvier 1998), Cinquantenaire de la libération de
la France, quarantième anniversaire de la V ème République, enfin trentième
anniversaire de la révolte étudiante de Mai 1968. La France voudrait ‑
elle ainsi compenser son repli frileux sur elle‑même ou puiser dans sa
gloire passée l'espérance de son avenir ?
Pour être salutaire, l'exercice se doit de ne pas occulter les pages
honteuses de sa propre Histoire. Tel est sans doute la thérapie opérée avec le
procès Papon. Mais pour que la démonstration soit complète, il incombe que le
devoir de mémoire ne soit pas sélectif. Bien que les peuples du tiersmonde
n'aient jamais cultivé une idéologie victimaire, et que leurs ressortissants en
France n'en aient jamais fait usage dans leur combat pour leur acceptation, la
repentance devrait englober les victimes muettes , ‑‑les alliés de
la période coloniale‑‑‑, les peuples colonisés d' Outre‑mer,
qui, paradoxalement, à deux reprises en un siècle, ont fortement contribué à la
libération de leur colonisateur dans des guerres qui leur étaient totalement
étrangères,‑‑les deux guerres mondiales (1914‑18, 1939‑45),
avant d' être sérieusement réprimés à Sétif (Algérie), au camp de Thiaroye
(Sénégal) et à Madagascar, sans doute à titre de rétribution pour leur concours
à l'effort de guerre français.
Certes l'ingratitude est la loi des
peuples pour leur survie, mais la grandeur d'une nation réside dans son courage
à revendiquer ses actes et à sa capacité à assumer ses responsabilités.
Nonobstant le passé ségrégationniste de son pays, le Président Bill Clinton a
assumé, en Avril 1998, l'héritage américain, assurant lors de la première
tournée d'un président américain sur le continent noir depuis 20 ans que
"l'Afrique a constitué le plus beau cadeau fait aux États‑Unis".
Après l'avoir quasiment évincé de l'Afrique centrale, l' Amérique, la rivale de
la France en Afrique, vient de la prendre de vitesse sur ce terrain avec les
escales remarquées du président Clinton à Robin Island ( Afrique du sud) et à
Gorée (Sénégal), ancien centre de transit de l'esclavage noir, désormais lieu
de pèlerinage des afro‑américains du nouveau monde.
Tout pourtant n'est pas si sombre dans
la douce France. Les motifs de fierté sont nombreux tant dans le domaine de la
technologie de pointe ( Airbus, Ariane, TGV), de l'armement (les missiles
optronic) ou encore dans l'industrie de luxe et sa diplomatie après une longue
période de léthargie s'emploie à faire entendre sa différence face à l'hyper‑puissance
américaine, notamment lors des dernières crises irako‑américaines.
Toutefois ces îlots d'excellence ne doivent pas masquer le désarroi moral de sa
classe politique ‑‑ la désaffection du politique comme disent pour
en atténuer la portée gouvernants et politologues comme s'il s'agissait d'un
phénomène de mode‑‑, les déboires de sa technostructure, la déroute
de sa politique dans son précarré africain et la déconfiture de ses ondes dans
la bataille hertzienne de la sphère méditerranéenne.
Deuxième constat: Jamais pays n'a connu
en si peu de temps une telle érosion de sa position internationale et un tel
rétrécissement du champ de ses ambitions. Privilégiant l'Europe, la Patrie des
Droits de l' Homme se situe à des années‑lumières du discours gaulliste
de Pnom‑Penh (1965) et du discours humaniste de Cancun (1981). Elle
pratique l'une des politiques les plus restrictives d'Europe en matière de
Droit d'Asile et d'immigration, sans pour autant enrayer la progression des
thèses de l'extrêmedroite française et cela malgré la multiplicité des lois
régulant l'immigration ‑‑‑ Lois Pasqua‑DebréChevènement‑
‑ trois en trois ans, record mondial absolu.
L'effet du Mundial aidant, il est
piquant de noter que M. Charles Pasqua, le plus en pointe jadis dans le combat
anti‑immigration, ait été l'auteur d'une audacieuse proposition visant à
régulariser les immigrants en situation irrégulière. Toutefois, la proposition
de l'ancien ministre gaulliste de l'intérieur ne relève pas de la galéjade. Les
instituts de prospective s'accordent sur le même constat, à savoir que
l'immigration constitue l'anti‑dote au veillissement démographique de
l'Europe. Ainsi en France, où les étrangers constituent 6,4 pour cent de la
population, les naissances étrangères ou d'origine étrangère représentent une
part importante du total des naissances: 10,1 pour cent en 1996. Bien mieux, la
France, selon l'OCDE, aurait besoin d'importer onze millions d'immigrés entre
2010 et 2020 rien que pour compenser la baisse de la fécondité de la population
française et freiner son vieillissement.
Conséquence de la politique restrictive
française, l' élite francophone du tiers‑monde boude la France au profit
des Etats‑Unis. La proportion des universitaires étrangers dans les
établissements français a chuté d'un tiers en 10
ans, passant de 12,5 pour cent en 1987‑88,
à 08,5 pour cent en 1997. Le nombre des étudiants du Maghreb est passé de
47.000 à 35. 000 et celui des étudiants d'Afrique de 75.000 à 60.000.
La circulaire Védrine de Mai 1998
visant à favoriser l'entrée sur le territoire français des diplômés du tiers‑monde
a tente d'atténuer les effets de cette politique restrictive. Toutefois, la
mise en place de ce "visa capteur d'intelligentzia" en plein débat
sur la régularisation de "sans papiers" a paru accréditer l'idée que
la France se préoccupait de retenir la "crème du tiers monde" et de
chercher , dans le même temps, à se débarrasser de ses "déchets".
Troisième constat: Dans ce pays de
vieille tradition de centralisation jacobine, le service de la collectivité
nationale fait place à la gestion de la carrière personnelle et le pantouflage
se substitue au sacerdoce du service public des grands commis de l'Etat. Pis. Au mépris de la déontologie du
commandement, la France a érigé en culte la taxation d'office et
l'irresponsabilité administrative, faisant une sur‑consommation abusive
du "fusible". Le cas du Crédit lyonnais en est une illustration
éloquente mais les rapports annuels de la Cour des Comptes abondent de cas de
gabegie, sans suites judiciaires.
L'exception française se vit comme une
impunité, au point qu'elle apparaît comme la loi commune à la classe politico‑administrative.
L'impunité n'est toutefois pas toujours gratuite et la gratuité a son coût: Un
président du Conseil Constitutionnel, 5 ème personnage de l'Etat, un ancien
président de l'Institut du Monde Arabe au passé doublement prestigieux en tant
qu' ancien ministre gaulliste et ancien ministre socialiste, cent cinquante
parlementaires, anciens ou en exercice, ainsi qu'une demi douzaine de ministres
et de prestigieux chefs d'entreprise se sont retrouvés en délicatesse avec la
justice pour des faits en rapport avec l'argent illicite, sans parler du
rocambolesque feuilleton du groupe pétrolier ELF, véritable Dallas à la française, ou du vaudevillesque épisode
des offices des HLM de Paris. Malgré la reprise en main opérée en Corse à la
suite de l'assassinat du préfet de l'île, des zones de non‑droit se
constituent pas exclusivement dans les banlieues‑ghettos de
l'immigration, mais également dans les départements de la frange méridionale du
pays, dirigés de surcroît par des personnalités présidentiables. Des milliards
de francs, ‑‑très exactement cinq cents milliards selon les
estimations de Nazanine Révaî, journaliste du Figaro, soit l'équivalent de 20
fois le budget de la Nasa‑‑, s'envolent en fumée, au grand
désespoir des contribuables et de la nouvelle classe des exclus de la société,
souvent victime de restructurations afférentes à des gestions hasardeuses.
En contrepoint, telle une longue
complainte de désespérance face à un tel déploiement de la vanité humaine, une
charge éditoriale de certaines des plumes les plus réputées de la République
des lettres fustige le conformisme et le nombrilisme élitiste. En vain. Leurs
arguments sont jugés irrecevables au prétexte qu'ils participent d'une
entreprise de démoralisation publique . Le premier à sonner la charge a été le
sociologue Michel Crozier diagnostiquant une "crise de
l'intelligence" dans un "essai sur l'incapacité des élites à se
reformer". Il a été aussitôt relayé par le journaliste Jacques Julliard,
auteur d'une retentissante imprécation contre la nouvelle trahison des clercs
gérant une
"démocratie sans le peuple", dévoyant leur mission dans un pays
où un Président de la République, désavoué par une déroute électorale deux ans
après son élection, peut institutionnellement se maintenir à son poste en
revendiquant le rôle de chef de l'opposition.
Pays où un ministre peut être "responsable mais non coupable", un
haut fonctionnaire "ni responsable, ni coupable", en revanche, peut
être passible d'une sanction ‑‑"le fameux siège
éjectable" à la française du simple fait d'être le subordonné d'un
supérieur fautif. L' éviction de François Scheer, ancien secrétaire général du
Quai d'Orsay au moment de l'affaire Habbache, en janvier 1992, demeure l'un des
cas les plus illustres de " fusible administratif Pourtant la loyauté
n'est pas nécessairement synonyme de complaisance, de même que la compétence
n'est pas antinomique avec la loyauté. Toute critique ne constitue pas un
dénigrement, toute proposition n'est pas forcément démagogique et le bon sens
peut parfois suppléer aux constructions intellectuelles les plus élaborées.
L'exception française se doit de se vivre comme une éthique et non comme un
passe droit, comme une exigence de qualité et non comme une rente de situation.
C'est à ce prix que la France pourra redevenir ce qu'elle a été dans le passé,
un pôle de référence de la liberté, de l'intelligence et de la générosité. En
un mot c'est par un sursaut moral que la France se doit de payer le prix de
l'identité française pour reconquérir le respect de ses citoyens et maintenir
son rang et son rôle dans le monde.
AU PLAN ARABO‑MUSULMAN: La France, certes,
ne peut être le "dépotoir de l'Europe", mais lArabe ne saurait à lui
seul être l'exutoire absolu à tous les maux de la société française. Le trop
plein d' Arabes dont se plaint une fraction de la classe politique française
n'est pas imputable à un flux permanent d'immigration clandestine. La rigueur
commande de rétablir la vérité historique: le plus grand déferlement d' Arabo‑m
usu Imans en France a eu lieu au milieu de ce siècle pour contribuer à la
libération d'un pays que ses propres ressortissants n'avaient pas su bien
défendre. Il n'était pas alors question de quota, ni de "seuil de
tolérance", mais de sang à verser " à profusion". De la même
manière, magnifier Zidane ne doit pas occulter le supplice de Malek Oussekine,
l' étudiant marocain tué au cours des émeutes étudiantes de 1986‑87 et de
ses semblables, victimes de la tourmente de la haine raciale, maquillée en
"bavure".
Premier pays européen par l'importance de sa communauté musulmane, ‑
avec plus de cinq millions de musulmans, 2.000 lieux de culte et près de 3. 000
associations‑, la France compte davantage de musulmans que pas moins de
neuf pays membres de la Ligue arabe: Liban, Koweit, Qatar, Émirats Arabes Unis,
Palestine, Iles Comores, Djibouti et Libye. Sous l'effet conjuguée de la montée
des conservatismes et de la précarité économique, la France semble avoir opté
pour une politique de crispation sécuritaire. Laissant en jachère sa propre
communauté musulmane, elle a, jusqu'à présent, assuré une gestion chaotique de
l'Islam français comme l'illustre la valse des sigles officiels se succédant au
gré des changements des majorités politiques. Ainsi en six ans, pas moins
de six organismes à vocation représentative se sont succédé sur le devant de la
scène publique avec pour ambition de fédérer les diverses composantes de
l'Islam français et d' être son porte‑parole auprès des pouvoirs publics.
Conçu par les socialistes, en 1990, le CORIF (Conseil de réflexion sur l'Islam
en France) a été remplacé, en 1993, sous le gouvernement de M. Edouard
Balladur, par la Coordination des Musulmans de France, puis, en 1994, à
l'initiative du ministre de l'intérieur de l'époque, M. Charles Pasqua, par le
Conseil Consultatif des Musulmans de France. En 1995, l'adoption de la Charte
du Culte Musulman a entraîné une nouvelle modification du sigle, le Conseil
Consultatif prenant le nom de Conseil Représentatif f des Musulmans de France.
induisant un phénomène de scissiparité, cette spirale vertigineuse
s'abîmera, en 1996, avec l'émergence de deux nouvelles instances à vocation
représentative: le Haut Conseil des Musulmans de France et son inévitable
corollaire le Conseil Supérieur des Mosquées de France.
AU NIVEAU DE L'ENSEIGNEMENT: Sixième langue
dans le monde par le nombre de ses locuteurs (250 millions) contre 125 millions
au français (12 ème position mondiale), l'arabe parait être la mal aimée des
langues dans le domaine de l'enseignement en France, de la même manière que les
vecteurs français à destination du monde arabe paraissent être les laissés pour
compte de l'appareil audio‑visuel extérieur français. L'enseignement de
la langue arabe en France, tel qu'il est conçu actuellement, loin de favoriser
l'intégration, accentue la ségrégation. L'implantation de l'arabe se situe
majoritairement là où se trouve son public, c'est à dire en banlieue et la
quasi totalité du public de l'enseignement de l'arabe est a' origine arabe.
"Parent pauvre" de l' enseignement en France, l'Arabe compte 25
agrégés et 67 certifiés pour 70. 000 élèves et étudiants, soit un pourcentage
de 0,48 pour cent par rapport à la totalité de la population scolaire
française.
Loin de constituer un péril, le développement de l'enseignement de la
langue arabe pourrait favoriser l'émergence d'une nouvelle génération de
citoyens biculturels, en mesure d'être des têtes de pont entre les deux rives
de la Méditerranée. Et plutôt que d'être perçus comme la "cinquième
colonne" d'un mythique ennemi héréditaire, ces citoyens bi‑culturels
pourraient constituer les meilleurs VRP des réalisations d'un pays, qui est ,
ne l'oublions pas, le quatrième exportateur mondial.
Alors que la France réactive sa
politique en direction du monde arabe, la sagesse commande d'assurer une mise
au diapason de la politique gouvernementale à l'égard du fait arabe et
musulman. «Une étude prospective réalisée pour le compte de lUnion européenne a
conclu que l'écart de richesse entre le nord et le sud de la Méditerranée
doublera d'ici l'an 2010 si rien n'était fait. Se déclarant partisans d'une
politique de coopération tran‑méditerranéene, les quinze n'accordent
pourtant à la zone que 10 pour cent des financements qu' ils destinent aux pays
en développement.»
La nouvelle projection diplomatique
française a coïncidé, d'une part, avec une recomposition du paysage politique
arabe consécutives aux difficiles échéances successorales (notamment en Arable
Saoudite, en Palestine, et en Jordanie), et, d'autre part, avec
la montée en puissance de la nouvelle génération issue de l'immigration, un
des faits marquants de la prochaine décennie.
La mise en cohérence suppose, sur le plan interne, de faire oeuvre de
pédagogie politique à l'adresse de l'opinion française, de désenclaver en outre
l'enseignement de la langue arabe en France, et, sur le plan international, de
réhabiliter les ondes françaises à destination du monde arabo‑musulman.
La revalorisation de l'image de l'Arabe en France est la première étape vers la
levée de l'ostracisme qui le frappe depuis l'époque coloniale. Tant il est vrai
qu'une politique d'ouverture envers le monde arabe est difficilement compatible
avec une politique de fermeture à l' égard de sa propre communauté arabo‑musulmane,
de même qu'une politique d'amitié avec le monde arabe est toute aussi
incompatible avec une diabolisation des Arabes en France.
RENE NABA
J ou rnal iste‑ÉC RIVAI N,
‑ANCIEN RESPONSABLE DE LA RUBRIQUE " MONDE ARABOMUSULMAN"
AU SERVICE DIPLOMATIQUE DE L'AGENCE FRANCE PRESSE (1980‑1990), ‑ANCIEN
CONSEILLER DU DIRECTEUR GÉNÉRAL DE RMC‑MO, CHARGÉ DE L'INFORMATION ( 1989‑94),
‑AUTEUR d' UN OUVRAGE "GUERRE DES ONDESGUERRE DES RELIGIONS‑
LA BATAILLE HERTZIENNE DANS LE CIEL MÉDITERRANÉEN (ÉDITIONS L'HARMATTAN ‑
JUIN 1998).
Bonnes feuilles
livre "Guerre des ondes... Guerre
des religions/ La Bataille hertzienne dans le ciel méditerranéen" de René
Naba
EXTRAITS Chapitre VII : La déconfiture des ondes françaises.
Face aux prédateurs électroniques anglo‑saxons, la France cultive
quatre paradoxes jusqu'au paroxysme:
‑Chef de file de la Francophonie et porte étendard de l'Union
européen dans la défense d'une spécificité culturelle face aux Américains dans
les négociations de l' AMI, la France, ‑premier
paradoxe‑, est le principal diffuseur de programmes anglosaxons, hors
stations officielles, en Méditerranée.
‑République laïque, un des premiers pays occidentaux à avoir procédé
à la séparation de l'Église et de l'Etat, la France,‑deuxième paradoxe‑, est aussi le principal
diffuseur de programmes religieux étrangers dans cette même zone
méditerranéenne.
‑Chef de file des pays latins et longtemps fille aînée de l'Église
dont l'adhésion millénaire à la catholicité a été célébrée, en septembre 1996,
la France, ‑troisième paradoxe‑,
est le principal diffuseur d'émissions religieuses protestantes d'origine
anglo‑saxonne.
‑Principale puissance musulmane de l'Union européenne, abritant la
plus importante communauté arabo‑musulmane de l'Europe occidentale (5
millions de personnes), principal théâtre d'opérations, au niveau européen, des
convulsions du monde islamique, avec lequel elle partage une façade maritime de
12.000 kms, de surcroit première puissance méditerranéenne qui devrait être la
principale interlocutrice de la rive musulmane de la Méditerranée, la France, ‑quatrième paradoxe‑, est
le seul grand pays occidental à ne pas disposer d'un "MEDIA DE
SOUVERAINETÉ ET DE PLEIN EXERCICE" dans un secteur qui constitue, avec
l'Afrique, sa zone d'action privilégiée.
Etonnant parcours que celui de la France, dont le bilan , au terme d'un
quart de siècle de stratégie de communication, se réduit à la chronique d'une
déconfiture programmée. Au premier rang des pays, au début de la décennie 70,
dans le domaine des Médias, dans la sphère euro‑méditerranéene, la France
en dépit de son incontestable atout représenté par l'héritage gaulliste, se
retrouve, un quart de siècle plus tard, à l'arrière ban des grands pays
occidentaux, supplantée même par les nouvelles puissances régionales, telle
l'Arabie Saoudite.
Rien pourtant ne prédestinait l'audiovisuel extérieur français à pareille
destinée. Rien, si ce n'est ce faux souci d'exception française, la fameuse
"spécificité" qui va verser dans la spéciosité. Rien si ce n'est
aussi et surtout une propension au di management panique" , pour reprendre l'expression du
sociologue Michel Crozier. Un comportement attentiste, où les solutions de
circonstance prévaudront sur les règlements de fond, un comportement de
frilosité, où la hardiesse d'une anticipation sera bridée par la quiétude
procurée par le pourrissement d'une situation, où la sérénité et la rationalité
céderont le pas devant la frénésie et l'improvisation générées dans une
ambiance de catastrophisme.
Puissance comparable à la Grande‑Bretagne,
la France présente un bilan à l'opposé, plus exactement aux antipodes de son
rival anglais. Sans surprise. Quand la BBC étend le prestige du Royaume Uni au
delà des océans, la SOFIRAD, pivot de l'appareil audio‑visuel extérieur
français, ‑‑et son appendice, R M C‑ Moyent‑O rient‑‑,
éclaboussent et ternissent de leurs scandales judiciaires, le rayonnement de la
France à travers le monde . Alors que les Anglais sont au Zenith, les Français
sont au Nadir, à bord de l'apopléxie: unique pays à disposer de trois radios
opérant en Méditerranée ( RMC‑MO, MEDI 1 et Radio France Internationale),
la France est aussi le seul pays dont la présence radiophonique a enregistré
une régression notable dans cette zone.
Un rayonnement réduit à sa portion
congrue: première radio toutes catégories sur l'ensemble du Moyen ‑Orient
à sa création, il y a vingt cinq ans, RMC‑MO n'est plus, en 1996, que la
première radio étrangère au Liban et dans une moindre mesure en Syrie,
supplantée désormais par la BBC tant en Egypte, le pays le plus peuplé du Monde
arabe, qu'en Arabie Saoudite, le plus grand marché de consommation arabe , et
par vole de conséquence le premier pourvoyeur de recettes publicitaires du
monde arabe.
La France se laissera vite supplantée
non seulement par les anglo‑saxons qui assurent une couverture intégrale
et simultanée de la zone aux meilleurs heures d'écoute et avec un confort
d'écoute optimal, mais également par les nouveaux vecteurs transfrontières
arabes (MBC, Radio Orient). Un constat longtemps occulté par la hiérarchie
française de l'audiovisuel extérieur, mais reconnu par le Président Directeur
Général de RFI, Jean Paul Cluzel, à l'occasion du rattachement de RMCMoyen‑Orient
à RFI .
Dans son intervention devant le
personnel de la SOMERA, le 19 novembre 1996, le nouveau président commun aux
deux radios françaises a admis ‑publiquement et pour la première fois‑
"l'érosion de l'audience" de RMC‑MO, en l'attribuant toutefois
à l'apparition de concurrents, comme si la mission des responsables n ' était
pas d'anticiper l'évolution du cours des choses, de prévoir l'emergence de
concurrents potentiels et le cas échéant de neutraliser leur intervention .
Pis, autre constatation dommageable:
contrairement aux grandes radios occidentales les trois radios françaises ne
sont jamais parvenues à assurer une pleine couverture de l'intégralité de la
zone géographique relevant de leur sphère de compétence. Malgré le doublement
de la puissance des antennes de RMC‑MO, la radio demeure inaudible une
large fraction de la journée, dans un arc de cercle allant du sud du Caire au
Golfe d'Oman. Lacune d'autant plus fâcheuse que, selon la variante moyenne des
projections démographiques de l'ONU, le Moyen‑Orient, abritera trois des
vingt Mégapoles du monde de l'an 2.000, avec le Caire (14 millions
d'habitants), Téhéran (13 millions) et Bagdad (12 millions), trois capitales
situées dans la sphère opératoire de RMC‑MO.
Quant à RFI , elle dispose, sur ondes
courtes, d'un auditoire confidentiel, au point qu'une boutade lui attribue cet
inestimable privilège d' être " l'unique radio au monde à ne pas risquer
de poursuites pour diffamation" tant son auditoire arabophone du Moyen‑orient
est restreint. MEDI 1 assure, pour sa part, une programmation hémiplégique de
l'actualité dont est bannie toute critique à l'égard du pays hôte, le Maroc,
actionnaire majoritaire de la station et un des grands acteurs de sa zone de
diffusion.
A contre‑pied de la stratégie des autres puissances occidentales, la
politique des bassins d'audience" ‑ un des grands dogmes de la
politique française contemporaine, préconisée tant par les gouvernements
successifs que par les grands ténors de l'audiovisuel, ‑ a finalement
abouti à aménager une présence émiettée, à contrecourant de la communicablité
des flux entre les deux versants du monde arabe, et, à fragiliser un dispositif
dont les importants investissements sont sans commune mesure avec son faible
rendement.
Toujours en vertu de la "spécificité française" la France a
appliqué à la télévision la "théorie des bassins d'audience", mise en
oeuvre avec le succè ‑ ou l'insuccés‑ que l'on sait, multipliant
les vecteurs TV5‑CFI, Canal Horizons, ARTE etc.... Si la segmentation des
vecteurs a voulu correspondre à une fragmentation de l'auditoire, elle a abouti
, hors Europe, à des résultats inverses. Si cette politique a connu une
certaine réussite dans la relation francophone (Europe‑Quebec), elle
s'est traduite, sur le plan télévisuel, par une mise à l'écart de la France de
l'ensemble arabo‑musulman. Ainsi, malgré la multiplicité des médias
Radios‑TV, la France ne dispose d'aucun vecteur transrégional dans ce
secteur de grande proximité. Sauf à vouloir sombrer dans une satisfaction béate
le constat s'impose dans toute sa simplicité.
Sans vouloir épiloguer sur les raisons de son retard ‑ imputable tout
autant au choix des hommes qu' à un mauvais décryptage du nouveau contexte
régional ‑, la France devrait compenser son retard face à la concurrence
anglo‑américaine et saoudienne par une percée qualitative à l'effet
d'accéder à nouveau à une position de leadership, la position qu'elle
revendique dans son voisinage immédiat.
La France devrait ainsi sortir de sa frilosité, du faux sentiment de
confort que lui procure le maintien dans l'audiovisuel, de structures de type
colonial, d'entreprendre sans retard une oeuvre de réhabilitation de ses ondes
et de décomplexer d'une manière générale ses rapports avec le Monde arabo‑musulman.
Ses deux principaux vecteurs à destination de la zone sud de la Méditerranée
sont, en effet, en état de quasi‑déconfiture: RMC‑Moyen‑Orient
et l'Institut du Monde Arabe ( IMA ), les autres vecteurs sont, eux, frappés de
précarité. Qui peut en effet garantir à moyen terme la pérennité du dispositif
de Tanger (MEDI 1 ), alors que se pose le problème de la succession dynastique
au Maroc, et la viabilité du dispositif du Gabon ( Africa N01 alors que la
France vient d'essuyer une succession de revers au Rwanda et au Zaïre,
fragilisant sa présence en Afrique centrale. La question est d'actualité quand
bien même ces deux vecteurs connaissent un certain succès attribuable à une
sorte de rente de situation, résultant tout à la fois de l'existence d'un
marché captif et de l'absence d'une sérieuse concurrence.
RADIO MONTE CARLO ‑ MOYEN ORIENT:
Illustration symptomatique des déboires de l'audiovisuel extérieur français
Instrument d'accompagnement de ce qu'il est convenu d'appeler "la
politique arabe de la France", RMC‑MO ou SOMERA (Société Monégasque
d'exploitation et d'études de Radioffusion) a été créée en 1970 dans le cadre
de lORTF, puis rattachée à la Sofirad, en 1975. Unique radio occidentale à
caractère commercial opérant sur ondes moyennes vers le Moyen‑Orient,
cette radio française dispose à Chypre d'un droit exclusif prohibant
l'installation de toute autre radio commerciale diffusant vers le
Moyen‑Orient, et l'autorisant à
émettre en toutes langues à l'exception du grec et du turc, les langues
vernaculaires de l'île .
Cette clause d'exclusivité
géographique, valable jusqu'en l'an 2.000, place la radio française en
situation de monopole sur le plan commercial, lui conférant un privilège tant à
l'égard des radios occidentales qu'arabes et qui explique pour une bonne part
le succès de la SOMERA. Un privilège monnayé à prix d'or: Un bonus de 25
millions de FF a été versé en 1981 au pays hôte pour empêcher l'installation
d'un éventuel émetteur concurrent dans l'île. Cette concession a été renouvelée
en 1991
Ce vecteur ayant vocation à servir de
tremplin au rayonnement culturel de la France dans le Monde arabe va très vite
se muer, par un incroyable dévoiement, en une station à la réputation
sulfureuse et desservir le pays qu'il était censé servir. En effet, au mépris
des règles les plus élémentaires de fonctionnement du service public, RMC‑MO
va faire l'objet d'une captation de la part d'un clan familial, sous
l'apparente indifférence des autorités de tutelle, au point d'apparaitre dans
la décennie 80 comme la radio des "phalanges libanaises", les milices
chrétiennes libanaises, suggérant une partialité de la France dans le conflit
libanais .
Tout au long de cette période
mouvementée de l'Histoire du Moyen‑Orient (Guerre du Liban, Guerre Irak‑Iran,
Intifada palestinienne, Guerre Tchado‑Libyenne), la hiérarchie
rédactionnelle présentait les caractéristiques typiques d'une structure
népotique: Un directeur de l'information, cumulant les fonctions de Directeur
des programmes et de Directeur de l'Antenne, qui englobe tout le personnel technique.
Son propre frère et son propre neveu faisant office de secrétaires de
rédaction, les autres postes de responsabilité confiés à la parentèle du
directeur.
En outre, au mépris des règles de la
déontologie professionnelle, le directeur de l'information se transformant en
régisseur de publicité, percevait des commissions à titre de démarcheur de
publi‑reportages des pays arabes, opérant une fâcheuse confusion des
genres. En 1982, année marquée par le siège de Beyrouth par l'armée
israélienne, le directeur a ainsi prélevé, à titre de "commissions pour
démarchage publicitaire", la coquette somme de trois millions de FF, alors
que la France s'escrimait à préserver au prix fort l'exclusivité commerciale de
l'antenne de Chypre.
Autrement dit, la France se saignait
pour qu'un de ses employés puissent tirer de substantiels profits personnels
supplémentaires pour un travail pour lequel il était déjà rémunéré et qui
relevait de ses attributions professionnelles, sans aucun bénéfice pour la
collectivité nationale. Du jamais vu dans les annales de la communication des
grandes démocraties occidentales.
Pis, son successeur, au mépris des
règles de la neutralité et sans s'embarraser de grandes considérations , a
affermé l'antenne française à d' hommes d'affaires libanais, à titre gracieux,
alors que certains d'entre eux étaient directement impliqués dans le conflit
libanais. Ce fut le cas notamment de Roger Eddé, qui disposait d'une rubrique
hebdomadaire à RMC‑MO du seul fait de sa qualité d'ami du directeur. La
présence insolite mais régulière sur les ondes françaises de cet entrepreneur
de travaux publics et porte‑parole du Général Michel Aoun, chef militaire
chrétien exilé en France, n'a jamais éveillé la moindre curiosité des autorités
de tutelle. Pourtant en sa double qualité d'homme politique et d'homme
d'affaires, M. Eddé bénéficiait d'une incomparable tribune et d'une publicité
non moins égale et de ses retombées inhérentes sur le plan politique et
mercantile.
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Qu'un tel dispositif mercantilo‑clanique
ait perduré pendant près de deux décennies et que dans le même temps la France,
à travers cette même radio, ait pu servir de vecteur au prosélytisme religieux
américain dans une zone travaillée par l'intégrisme alors qu'elle se posait en
parangon d'une diversité culturelle humaniste, qu' enfin, une telle
excroissance ait pu se déployer et échapper à la vigilance des grands ténors de
l'audiovisuel public qui se sont succédés à la tête du Holding français,
suffirait entre autres à expliquer la régression médiatique française.
Tant de laxisme débouche inévitablement
sur un collapsus, matérialisé, dans le cas d'espèce, par la bourrasque
judiciaire qui a soufflé en 1994‑95 sur la Sofirad avec la double
condamnation pénale de son Prés ident‑Directeu r Général et du
DirecteurGénéral de RMC‑MO. Tardive, la sanction s'est finalement abattue
dans toute sa brutalité: la suppression de la Sofirad est à l'ordre du jour et
la restructuration de RMC ‑Moyen‑Orient en cours. Avec d'infinies
précautions, comme s'il s'agissait de ménager les susceptibilités des
gouvernants successifs co‑responsables de cet état de fait, le Sénateur
Jean Cluzel en prend acte dans son rapport parlementaire annuel: "La
gestion de cette société (RMC‑MO) pour le moins laxiste, notamment en ce
qui concerne le personnel, a été sanctionnée, au bout d'un trop long délai, par
le remplacement du Directeur‑Général (Jacques Taquet)".
Et pour masquer la faillite audio‑visuelle
française vers le Monde arabomusulman, le rapporteur sénatorial multiplie les
euphémismes: "Les relations entre RFI et la Somera ( .... ) reflètent le
manque de réflexion stratégique de l'Etat dans son action audio‑visuelle
à destination du Monde arabe" . Un manque de réflexion stratégique qui
expliquerait les "redondances fâcheuses atténuant la lisibilité de la
politique française".
Le constat d'échec dressé sans
complaisance, la réforme promettait d'être radicale. De retour aux affaires
après une longue cure d'opposition, le pouvoir néogaulliste annonçait une ère
nouvelle en nette rupture avec la "décennie de fric et de frime" tant
décriée de l'époque du socialisme mitterrandien.
A grands renforts de publicité, il
proposait de doter la France d'une force de frappe médiatique par le
regroupement de l'ensemble des vecteurs opérant sur le théâtre international.
Le point d'orgue de cette réforme dont l' enjeu n' était rien que moins que le
maintien d'une sensibilité francophone dans le domaine de la communication
mondiale, devait être le lancement d'une chaîne mondiale francophone
d'information continue. En prélude à ce qui devait être une vaste opération de
sauvetage et de reconquête , un "super‑président" a été
intronisé à la tête de l'appareil audio‑visuel français. Confondant sans
doute synchronisation et orchestration, le pouvoir chiraquien, contre toute
attente, a porté son choix sur un ancien Directeur de l'Opéra, Jean Paul
Cluzel, pour la mise en cohérence des divers opérateurs extérieurs. Ce choix
avait été expliqué à l'époque par la proximité de M. Jean Paul Cluzel avec le
premier ministre d'alors, M. Alain Juppé, dont il a été le camarade de
promotion à l'Ecole Nationale d'administration et parrain d'un de ses enfants.
Archétype des "Juppé boys" qui peuplèrent la haute administration
durant le passage aux affaires du Député‑maire de Bordeaux, Jean Paul
Cluzel, doté d'un budget en conséquence, a réussi le tour de force, un an après
sa prise de fonction, à susciter une grève générale à Radio France
Internationale (RFI), en Mars 1997, au moment précis où le Zaïre tombait sous les
coups de butoir de Laurent ‑Désiré Kabilé. Cette grève de protestation
d'une semaine a rendu aphone pendant toute cette période
la "Voix de la France" sur le
continent africain au moment où l'une de ses anciennes chasses gardées passait
sous le contrôle de ses adversaires.
Autre théâtre d'intervention du
"super‑président" : Le Moyen‑Orient.
Tel un voltigeur des ondes, Jean Paul Cluzel, nullement instruit des déboires
de ses prédécesseurs dans le magma libanais, va se livrer à une abracadabrante
acrobatie juridico‑financière pour tenter de mettre pied sur le réseau de
la bande FM à Beyrouth.
L'opération consistait, pour se
conformer à la législation libanaise, de créer une filiale libanaise du Holding
français, en plaçant à sa tête un journaliste libanais de RFI. Sans craindre la
contradiction, le "super‑président" a sollicité le concours du
groupe Hariri, l'adversaire le plus direct des stations françaises au Moyen‑Orient,
pour la réalisation de ce projet, sans prendre en compte, non plus, les risques
inhérents à ce genre d'opération, par exemple que la filiale libanaise ne
s'affranchisse de la tutelle française et que son responsable ne devienne, du
moins au Liban , l'alter‑ego de son employeur, le président du holding
français, ou encore que le prestige des ondes françaises et leur ligne
éditoriale en terre arabe ne deviennent tributaires de la gestion de la filiale
libanaise.
Aucune de ces considérations n'a pu
avoir un effet dirimant sur la détermination du "super‑président",
ni non plus les mises en garde répétées de l'autorité de tutelle, jugeant ce
projet "strictement dangereux", ne l'ont découragé dans sa quête
permanente d'un effet d'annonce. Malgré toutes ses contorsions juridiques, M.
Cluzel a été débouté dans sa demande pour avoir transgressé le sacro‑saint
principe de l'équilibre confessionnel au sein des stations françaises.
Mettant à profit le tumulte politique
suscité par la dissolution anticipée de l'Assemblée nationale, en Avril 1997,
M. Cluzel a, en effet, ordonné la compression des effectifs de RMC‑Moyen‑Orient
dans un mouvement de restructuration, justifié sans doute par l'Etat des
finances de la station, mais qui est apparu à ses détracteurs comme étant un
"plan d'épuration ethnique", dont la presse spécialisée française
s'en est faite l'echo. Au niveau du service arabophone, le plan de compression
a entraîné le départ de sept journalistes et animateurs de diverses
nationalités arabes, tous de confession musulmane, avec, en contrepoint, la
promotion de maronites (chrétiens libanais) aux postes de responsabilité
directoriale et éditoriale.
En cédant au tropisme maronite, Jean‑Paul
Cluzel a accentué l'hégémonie de ce clan au sein de la radio et enfoncé la
station française dans l'ornière confessionnelle libanaise. Le "super‑président"
a achevé ainsi d'accréditer l'idée que la France continue de cultiver le jeu
des minorités au Moyen‑Orient et qu'à l'exIcusion des maronites aucune
autre confession ne trouve grâce à ses yeux.
Que la France se pose en protectrice
des minorités opprimées est tout à son honneur, mais qu'elle s'érige en parrain
exclusif des maronites est révélateur du rétrécessiment du champ de ses
ambitions dans la sphère arabe, déplore une note d'évaluation ayant circulé au
sein de la communauté journalistique arabophone d'Europe. Ce document, soumis à
l'attention de la hiérarchie audio‑visuelle, ‑‑et dont
l'auteur a pu prendre connaissance‑‑‑, déplore en outre la
confusion faite par le "superprésident" entre "culture et
culturisme", ainsi que sa méconnaissance du tiers‑monde et des
arcanes de la diplomatie internationale.
Loin d'être perçus comme les points
névralgiques d'une guerre diplomatique à dimension culturelle, les divers
postes de l'appareil audio‑visuel extérieur ont parfois fait office de
sinécure pour affidés.Sophie Coignard et Marie Thérèse Guichard, journalistes à
l'hebdomadaire "Le Point" soutiennent , en substance, que les bonnes
fréquentations fondées sur les affinités intellectuelles, régionales ou
sentimentales constituent l'un des plus puissants catapulteurs socioprofessionnels
, en tout cas de loin
plus importantes que la compétence ou l'expérience
Dans l'audiovisuel en particulier, leur
ouvrage cite les cas récents de nominations se fondant uniquement sur les
critères affectifs de la " marginalité partagée". Il mentionne le cas
d' "un ministre de la communication, assisté de son conseiller privilégié,
qui gère son domaine d'influence avec une particulière attention pour ses amis
garçons", ou encore celui d'un " Directeur d'une station de radio à
vocation internationale, qui a tenu, dès son arrivée, à promouvoir autour de
lui quelques amitiés masculines soigneusement choisies".
Dans un domaine où la concurrence
internationale est sans répit, ni concessions, ni les bonnes bonnes
fréquentations, ni les contorsions périnéales ne dispensent d'un usage intensif
du cortex cérébral. Fâcheuse coïncidence: la déconfiture des ondes françaises
est survenue au moment stratégique où la concurrence anglo‑saxonne et
saoudienne procédaient à leur déploiement planétaire, accentuant l' écart entre
la France et ses rivaux traditionnels.
Ce développement est d'autant plus
contrariant pour la France que la mise en place des vecteurs trans‑frontières
saoudiens, avec leur programmation bilingue angloarabe, a constitué un frein à
l'essor de la Francophonie, aggravant aussi le recul de la langue française au
palmarès des langues mondiales . Avec 500 millions de locuteurs, l'anglais se
classe au 2 éme rang mondial, derrière le chinois (1,5 milliards) à égalité
avec le Hindi, alors que le Français (125 millions) , qui compte quatre fois
moins de locuteurs que l'anglais se place en 12 éme position mondiale. Le
Français se situe ainsi juste devant l'Allemagne (13 éme‑120 millions),
mais loin derrière l'Espagnol ( 4 éme position ‑ 381 millions) ou même
l'Arabe (6éme position ‑ 250 millions).
Le recul de la francophonie s'est
accompagné, parallèlement , d'un phénomène de surminoration de la langue arabe
en France, alors que le Monde arabe constitue le bloc géopolitique le plus
peuplé de son voisinage immédiat.
De cet "etat des lieux", il
découle que l'appareil audio‑visuel extérieur français est obsolète face
aux mastodontes occidentaux, tout comme l'espace hertzien français est d'une
grande porosité face au déferlement des radios‑télévisions
transfrontières arabes ciblant l'auditoire arabo‑musulman d'Europe
Occidental. Pas moins de 27 chaînes de télévision appartenant à des pays arabes
ou musulmans inondent de leur programme la France à partir des satellites
Arabsat ou Eutelsat Il ‑F3.
Assistant passivement au rédéploiement
de ses rivaux tant sur le plan politique que médiatique, elle a répugné jusqu'à
présent à prendre une initiative hardie qui rétablirait son influence et son
prestige. Pis. la double déroute des ailes
françaises face à British Airways, qui contrôle désormais 27 pour cent du
trafic aérien français et la déroute des Ondes françaises face à la BBC ne
paraissent pas avoir développer des vertus pédagogiques ou thérapeutiques sur
les pouvoirs publics en France.
Ainsi le choix des responsables chargés
de mettre en oeuvre la réforme de l'appareil extérieur français a paru
davantage répondre au souci d'un verrouillage politique sur le plan interne,
que d'un déploiement médiatique sur le plan international. Le parachutage
fréquents d'énarques, parfois sans rapport avec l'information voire avec la
communication, au sommet du dispositif international audio‑visuel s'est
apparenté au cours de la dernière décennie à une valse de nantis sur fond de
fracture sociale, justifiant a posteriori les vitupérations populaires contre
la connivence énarchique des élites françaises et leur cécité politique et
expliquant pour une part le camouflet électoral du pouvoir chiraquien.
D'une ampleur comparable à la révolution énergétique, la révolution dans le
domaine de la communautique s'est amorcée à l'initiative des Etats‑Unis ,
en avance de 10 ans sur le 21 éme siècle. Au moment où les grands conglomérats
anglosaxons, ces "grands prédateurs électroniques" se livrent une
bataille sans concession pour maîtriser les infrastructures de transmission et
de diffusion de l'information, gage de leur domination économique et
culturelle, la France, sauf à vouloir se disqualifier d'elle même de la
compétition , se doit être présente dans cette bataille, par nécessité vitale, notamment
dans son pré‑carré méditerranéen, un secteur qui constitue avec l'Afrique
sa zone d'action privilégiée.
Il serait en effet dommage que la France soit maintenue à l'écart d'une
zone qui représente un marché de près de 400 milliards de dollars, de surcroît,
centre historique de l'Islam avec La Mecque (Arabie Saoudite), Qom (Iran) ,
l'Université égyptienne d'Al Azhar, ainsi que par extension lInstitut de
théologie de Lahore (Pakistan), un des grands pourvoyeurs de la jurisprudence
islamique contemporaine. Tout aussi dommageable serait que le ciblage de cette
zone soit négligé par dispersion des moyens et par manque d'imagination
créatrice.
Ce qui priverait la France d'une présence d'autant plus nécessaire que le
fait religieux devient un fait de société et un fait politique majeur de cette
fin de siècle, et, sur le plan national, un fait incontournable. En un mot, il
incombe à la France de tenir son rang, de ne pas sacrifier au court terme et
surtout de ne pas insulter l'avenir, sous l'emprise d'un aveuglement qu'il faut
espérer passager, ou plus simplement d'une pyscho rigidité nourrie de l' amère
sentiment d'une nostalgie de grandeur.