Le
Mundial, un an après: La crise de l'identité française (Par René Naba)
L'euphorie qui s'est
emparée de la France à la suite de son triomphe «multiracial» du Mondial 98 a
certes replacé le débat sur l'intégration de la 3 me vague issue de
l'immigration dans un contexte moins hostile aux ressortissants originaires du
tiers‑monde bariolé, mais l'engouement tricolore pour cette équipe
multicolore ne doit pas pour autant masquer la grave crise de langueur qui mine
l'identité française.
Au sortir d'un été
galvanisateur, le diagnostic s'impose dans toute sa simplicité sans
complaisance, ni excès. Les problèmes lancinants de la société française
demeurent. Vouloir le nier reviendrait à sombrer dans une satisfaction béate
propice aux illusions lyriques et à de graves désenchantements.
L'implosion de la droite
française dans sa double composante modérée et radicale dans la foulée des
élections régionales du printemps 1998 et de la déroute des législatives
anticipées du printemps 1997, de même que les convulsions du principal parti du
camp conservateur, le RPR (Rassemblement pour la République), ne paraît pas
fortuite. Tel un catalyseur, elle a révélé le profond malaise de la France
quarante ans après la fondation de la 5ème République un malaise si profond qu'
il suggère une crise de l'identité française.
Les principes fondateurs
de l'excellence française paraissent sinon dévoyés du moins bafoués. Ni une
gesticulation déclamatoire, ni une exaltation à connotation passéiste ne
peuvent masquer cet état de fait, en tout cas y remédier.
Thérapie historique
» Premier constat: La France a scandé son entrée vers le 3 me
millénaire par la célébration de ses événements historiques. C'est le trait
constant de la dernière décennie du 20 siècle. Jamais pays n'a paru plus soucieux de magnifier son passé. Toutes
les déclinaisons du calendrier ont défilé en commémoration: 1.500me
anniversaire du baptême de Clovis (496), qui a marqué le ralliement de la
France à la chrétienté, 400me anniversaire de la proclamation de l'Edit de
Nantes (1598), Bicentenaire de la Révolution Française (1989), cent
cinquantième anniversaire de l'abolition de l'esclavage (mai 1998), Centenaire
du manifeste accusateur d'Émile Zola contre la ségrégation politico‑religieuse
(«J'accuse» date de janvier 1898), Cinquantenaire de la Libération de la
France, quarantième anniversaire de la V me république, enfin trentième
anniversaire de la révolte étudiante de mai Mai 1986. La France a‑t‑elle
voulu ainsi compenser son repli frileux sur elle‑même ou puiser dans sa
gloire passée l'espérance de son avertir ?. Pour être salutaire l'exercice se
doit de ne pas occulter les pages honteuses de sa propre histoire. Telle est
sans doute la thérapie opérée avec le procès Papon. Mais pour que la démonstration
soit complète, il incombe que le devoir de mémoire ne soit pas sélectif.
Bien que les peuples du
tiers‑monde n'aient jamais cultivé une idéologie victimaire et que leurs
ressortissants en France n' en aient jamais fait usage dans leur combat pour
leur acceptation la repentance devrait englober les victimes muettes ‑les
alliés de la période coloniale, les peuples colonisés d'outre mer, qui,
paradoxalement, à deux reprises en un siècle, ont fortement contribué à la
libération de leur colonisateur dans des guerres qui leur étaient totalement
étrangères, les deux guerres mondiales (1914‑18,1939‑45) avant
d'être sérieusement réprimés à Sétif (Algérie) au Camp de Thiaroye (Sénégal) et
à Madagascar, sans doute à titre de rétribution pour leur concours à l'effort
de guerre français. Certes l'ingratitude n'est pas la loi des peuples pour leur
survie, mais la grandeur d'une nation réside dans son courage à revendiquer ses
actes et à sa capacité à assumer ses responsabilités.
Nonobstant le passé
ségrégationniste de son pays, le président Bill Clinton a assumé, en février
1998, l'héritage américain, assurant que «I 'Afrique constitue le plus beau
cadeau fait aux Etats‑Unis Rivale de Paris en Afrique, Washington après
avoir quasiment évincé la France de l'Afrique centrale, l'a prise de vitesse
sur ce terrain avec les escales remarquées du président Clinton à Robin Island,
(Afrique du sud) et à Gorée (Sénégal), ancien centre de transit de l'esclavage
noir, désormais lieu de pèlerinage des afro‑américains du Nouveau monde.
fierté
et déboires
Tout pourtant n'est pas
si sombre dans la douce France. les motifs de fierté sont nombreux tant dans le
domaine de la technologie de pointe (Airbus Ariane, T.G.V.), de l'armement (les
missiles optroniques) ou encore dans l'industrie de luxe. Toutefois ces îlots
d'excellence ne doivent pas masquer le désarroi moral de sa classe politique ‑
la désaffection du politique ainsi que disent pour en atténuer la portée
gouvernants et politologues comme s'il s'agissait d'un phénomène de mode‑,
les déboires de sa technostructure, la déroute de sa politique dans son pré‑carré
africain et la déconfiture de ses ondes dans la bataille hertzienne de la
sphère méditerranéenne.
Deuxième constat: Jamais pays n'a connu en si peu de temps
une telle érosion de sa position internationale et un tel rétrécissement du
champ de ses ambitions, comme l'illustre son ralliement inconditionnel à l'
OTAN et l'ethnicisation de sa diplomatie sous la houlette de l'hyperpuissance
américaine dans la guerre du Kosovo. Privilégiant l'alliance euro‑atlantique,
la Patrie des Droits de l'Homme se situe à des années‑lumière du discours
gaulliste de Pnom‑Penh (1965) et du discours humaniste de Cancun (1981).
Elle pratique l'une des politiques les plus restrictives d'Europe en madère de
droit d'asile et d'immigration, sans pour autant enrayer la progression des
thèses de l'extrême droite française et cela malgré la multiplicité des lois
régulant l'immigration ‑ Lois Pasqua‑DebréChevènement‑, trois
en trois ans, record mondial absolu.
L'effet du Mundial
aidant, il est piquant de noter que M. Charles Pasqua, le plus en pointe jadis
dans le combat anti‑immigration, ait été l' auteur d'une audacieuse
proposition visant à régulariser les immigrants en situation irrégulière.
Toutefois la proposition de l'ancien ministre gaulliste de l'intérieur ne
relève pas de la galéjade. Us instituts de prospective s'accordent sur le même
constat, à savoir que l'immigration constitue l'antidote au vieillissement
démographique de l'Europe. Ainsi en France, où les étrangers constituent 6,4
pour cent de la population, les naissances étrangères ou d'origine étrangère,
représentent une part importante du total des naissances: 10,1 pour cent en
1996. Bien mieux, la France, selon l'OCDE, aurait besoin d'importer onze
millions d'immigrés entre 2010 et 2020 rien que pour compenser la baisse de
fécondité de la population française et freiner son vieillissement.
Conséquence de la
politique restrictive française, l' élite francophone du tiers‑monde
boude la France au profit des Etats‑Unis. La proportion des
universitaires étrangers dans les établissements français a chuté d'un tiers en
10 ans, passant de 12,5 % en 1987‑88, à 08,5% en 1997. Le nombre des
étudiants du Maghreb est passé de 40.000 à 35.000 et celui des étudiants
d'Afrique de 75.000 à 60.000.
La circulaire Védrine de
Mai 1998 visant à favoriser l'entrée sur le territoire français des diplômés du
tiers‑monde a tenté d'atténuer les effets de cette politique restrictive.
Toutefois, la mise en place de ce «visa capteur d'intelligentsia» en plein
débat sur la régularisation des «sans papiers» a paru accréditer l'idée que la
France se préoccupait de retenir la «crème» du tiersmonde et de chercher dans
le même temps à se débarrasser de ses «déchets».
Impunité: Troisième constat, dans ce pays
de vieille tradition de centralisation
jacobine, le service de la collectivité nationale fait place à la gestion de la
carrière personnelle et le pantouflage se substitue au sacerdoce du service
public des grands commis de l'état. Pis, au mépris de la déontologie du
commandement, la France a érigé en culte la taxation d'office et
l'irresponsabilité administrative, faisant une surconsommation abusive du
«fusible». Le cas du crédit lyonnais en est une illustration éloquente mais les
rapports annuels de la Cour des Comptes abondent de cas de gabegie sans suite
judiciaires.
L'exception française: L'exception
française se vit comme une impunité, au point qu'elle apparaît comme la loi
commune à la classe politico‑administrative. L'impunité n'est toutefois
pas toujours gratuite et a même un coût: Un ancien premier ministre français,
Mme Edith Cresson, implose a lui tout seul la totalité de l'exécutif européen
pour fait de «copinage», en mars 1999, un président du Conseil constitutionnel,
5me personnage de l'état, cent cinquante parlementaires anciens ou en exercice,
ainsi qu'une demi douzaine de ministres et de prestigieux chefs d'entreprise se
sont retrouvés en délicatesse avec la justice pour des faits en rapport avec
l'argent illicite, sans parler du rocambolesque feuilleton du groupe pétrolier
ELF, véritable Dallas à la française, ou du vaudevillesque épisode des offices
des HLM de Paris.
La reprise en main
tentée en Corse à la suite de l'assassinat du préfet de l'île, Claude Erignac,
s'est soldée par un camouflet de l'état avec la mise en examen de son
successeur, en mai 1999, illustrant l'existence des zones de non‑droit
bien au delà du périmètre des banlieuesghettos de l'immigration mais également
dans les départements de la frange méridionale du pays dirigés de surcroît par
des personnalités présidentiables. Des milliards de FF ‑ très exactement
cinq cents milliards selon les estimations de Nazanine Revel, journaliste du
Figaro, soit l'équivalent de 20 fois le budget de la NASA ‑se sont
envolés en fumée au grand désespoir des contribuables et de la nouvelle classe
des exclus de la société, souvent victimes de restructurations afférentes à des
gestions hasardeuses.
En contrepoint, telle
une longue complainte de désespérance face à un tel déploiement de la vanité
humaine une charge éditoriale de certaines des plumes les plus réputées de la
République des lettres ont fustigé le conformisme et le nombrilisme élitiste.
Leurs arguments ont été jugés irrecevables au prétexte qu'ils participent d'une
entreprise de démoralisation publique. Le premier à sonner la charge a été le
sociologue Michel Crozier, diagnostiquant une «crise de l'intelligence» dans un
«essai sur l' incapacité des élites à se réformer». Il a été aussitôt relayé
par le journaliste Jacques Julliard, auteur d'une retentissante imprécation
contre la nouvelle trahison des clercs gérant une «démocratie sans le peuple»,
dévoyant leur mission dans un pays où un Président de la république peut
institutionnellement se maintenir à son poste en revendiquant le rôle de chef
de l'opposition.
Pays où un ministre peut
être «responsable mais non coupable», un haut fonctionnaire qui n'est ni
responsable, ni coupable, peut être passible en revanche d'une sanction, le
«fameux siège éjectable à la française» du simple fait d' être le subordonné
d'un supérieur fautif. L'éviction de François Scheer, ancien secrétaire général
du Quai d'Orsay au moment de l'affaire Habbache, en janvier 1992, demeure l'un
des cas les plus illustres de «fusible administratif». Pourtant la loyauté
n'est pas nécessairement synonyme de complaisance, de même que la compétence
n'est pas antinomique avec la loyauté. Toute critique ne constitue pas un
dénigrement, toute proposition n'est pas forcément démagogique et le bon sens
peut parfois
suppléer
aux constructions intellectuelles les plus élaborées.
L'exception française: L'exception
française devrait se vivre comme une éthique et non comme un passe droit, comme
une exigence de qualité et non comme une rente de situation. C'est à ce prix
que la France pourra redevenir ce quelle a été dans le passé, un pôle de
référence de la liberté, de l'intelligence et de la générosité. C'est par un
sursaut moral que la France doit payer le prix de l'identité française pour
reconquérir le respect de ses citoyens et maintenir son rang dans le monde.
Au plan arabo‑musulman, la France certes ne peut
être «le dépotoir de l'Europe», mais l'Arabe ne saurait à lui seul être l'exutoire absolu
de tous les maux de la société française. Le trop
plein d'arabes dont se plaint une fraction de la classe politique française
n'est pas imputable à un flux permanent d'immigration clandestine. La rigueur
commande de rétablir la vérité historique: le plus grand déferlement d'arabo‑musulmans
en France a eu lieu au milieu de ce siècle pour contribuer à la libération d'un
pays que ses propres ressortissants n'avaient pas su bien défendre. Il il'
était pas alors question de quota, ni de «seuil de tolérance», mais de sang à
verser à profusion. De la même manière, magnifier Zidane ne doit pas occulter
le supplice de Malik Oussekine, l'étudiant marocain asthmatique tué au cours
des manifestations étudiantes de 1986‑87 et de ses semblables, victimes
de la tourmente de la haine raciale, maquillée en «bavure».