La recherche constante de l'homme providentiel ne saurait constituer une fin en soi, encore moins tenir lieu de politique dans le domaine international. Tel est le constat que dresse René Naba dans son ouvrage «Rafic Hariri, un homme d'affaires premier ministre», qui se présente comme un bilan d'un quart de siècle de la diplomatie française dans son pré-carré arabo-africain.
Après avoir porté aux nues l'Irakien Saddam Hussein, puis le Libanais Rafic Hariri, les coqueluches des nuits parisiennes, les hommes d'affaires William Kazan, Akram Ojjeh et Sarnir Traboulsi, le publicitaire Raghid al-Chammah, auparavant en Afrique le général Mobutu Sessé Seko du Zaïre, puis pour cause de pétrole les présidents Omar Bongo (Gabon) et Gnassimbé Eyadéma (Togo), la France a jeté son dévolu fin 1999 sur le président en exercice de l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA), l'Algérien Abdel-Aziz Bouteflika, effrayée qu'elle est par le vide provoqué par la disparition du Roi Hassan II du Maroc et son absence de prise sur les événements du Moyen-Orient, soutient l'auteur qui fut pendant vingt ans chargé de la rubrique du monde arabo-musulman à l'Agence France Presse.
Nouveau porte-drapeau du confinent noir et de l'ensemble maghrébin, patron de la prestigieuse diplomatie algérienne durant la période des guerres de libération anti-coloniales (1960-80) cet homme d'expérience au nationalisme chatouilleux, aux ramifications transcontinentales, est rompu aux grandes manoeuvres internationales. Le contraire en somme d'un «décongelé de fraîche date» comme se sont empressés de le qualifier, non sans quelque imprudence et suffisance, des hiérarques du Quai d'Orsay, jamais avares de vénimosité sous condition expresse d'anonymat. Nul n'est à l' abri d'une erreur, mais la récidive pourrait avoir des effets maléfiques. Gardons nous donc d'une nouvelle méprise, par sous-estimation du vis à vis cette fois.
Voici les principaux extraits de l'epilogue de cet ouvrage:
L'intermédiation est une institution propre à l'Orient méditerranéen et la transaction relève de l'ordre naturel des choses. Son usage si ancré dans les moeurs a sécrété un corps de métiers dont les membres étaient désignés dans l'antiquité sous le vocable grec de «proxénos» ou par l'expression latine de «proxeneta», qui signifie «celui qui doit aide et protection aux hôtes étrangers d'une cité», en somme des courtiers et des médiateurs, activité noble s'il en fut dans l'acception originelle du terme.
La généralisation de son usage par suite du développement des échanges trans-méditerranéens et du brassage des populations tant du fait de la conquête arabe que de la levantinisation des Croisés de l'Occident finira par l'ancrer dans les moeurs françaises et par enrichir la langue française d'un néologisme -«le truchement»- forgé à partir du mot arabe «Al-Tourjournane» (le fameux Drogmann des ambassades), c'est à dire l'interprète. Par ses dérives successives, l'intermédiaire, littéralement celui qui s'entremet et non celui qui se substitut, connaîtra des altérations de sens en fonction des infléchissements successifs intervenus dans cette activité. Au terme d'une pérégrination bimillénaire, il finira par signifier le contraire de sa fonction initiale. Il en est de l'évolution sémantique du terme comme de son application en France.
Zone de négoce internationale de toute éternité, le Moyen-Orient regorge de marchands de tous ordres. Toutes les grandes puissances ont eu recours à ces intermédiaires dans leur négoce avec l'Orient. L'un de leurs plus illustres représentants sera Calouste Gulbenkian, arménien d'Irak, qui établira la jonction entre les prospecteurs occidentaux et les producteurs pétroliers du Moyen-Orient et gagnera le titre de «Monsieur 5 pour cent», en référence au pourcentage des commissions qu'il percevait des transactions pétrolières. Parmi les autres célébrités du courtage international figure Emile Boustany, ingénieur libanais des travaux publics, tué dans un accident d'avion en haute mer peu de temps après que ce capitaliste d'avant garde ait pactisé avec la firme pétrolière italienne ENI vers la fin des années cinquante pour contourner le monopole des Majors occidentales.
Le dernier et non le moindre de ces grands courtiers internationaux n'est autre que Adnane Kashoogi, fils du médecin personnel du Roi d'Arabie, diplômé des universités américaines et un des premiers démarcheurs pour le compte du Royaume wahabite des firmes américaines notamment la General Motors. Grands seigneurs et grands professionnels, un mandataire s'honorait de leur coopération. Us engagements étaient précis et les rapports fondés sur la clarté.
Américains, Anglais, Allemands et grands seigneurs des Indes ont eu recours à leur entremise, mais à l'inverse de ses rivaux occidentaux, la France, comme mue par une sorte de fatalité, a paru confondre rabatteur et rapporteur d' affaires, manifestant une prédilection au recrutement d'intermédiaires dans les alcôves du monde interlope des compagnons festifs des dignitaires arabes. Des caudataires dont les éblouissantes paillettes masquaient mal leur fadeur, dont l'entregent compensait mal leur absence de consistance et partant leur absence d'influence dans toutes les affaires consubstantielles au MoyenOrient. Cela a été particulièrement vrai depuis le boom pétrolier de la décennie 1970. Comme si par manque de réserves énergétiques, la France a souffert d'un complexe de manque, manque de compétitivité et manque de confiance en ellemême, l'incitant à préférer le marché captif au libre marché et aux grands courtiers, les petits courtisans.
Craignait-elle de pâtir de l' éclat des grands nabab ou se complaisait-elle dans ce goût prononcé pour la singularité ? Les noms abondent de ces intermédiaires décorés de la légion d'honneur qui ont défrayé la chronique mondaine et judiciaire française de ce dernier quart de siècle, que cela soit sous le pouvoir socialo-mitterandien ou le pouvoir gaullisto-chiraquien, qu'il s'agisse des convoyeurs libanais ou de leur acolyte français, que cela soit pour «délit d'initié» comme dans l'affaire Péchiney-American Can ou pour «corruption passive» comme dans le cas d'un collaborateur de l'autorité de régulation audiovisuelle ou encore pour la fourniture d'un scanner à un hôpital en guise de stimulateur d'un comportement ministériel digne d' un «Lion de l'Atlas». Comme tous ceux qui ont cru faire fortune en liant leur sort à la France d'aujourd'hui, bon nombre d'entre eux ont connu un sort funeste, entraînant dans leur déconvenue leur partenaire français.
Le mal est profond. Les déboires de la France sur le plan international, tant au niveau diplomatique qu'au niveau audiovisuel, particulièrement dans la sphère méditerranéenne, de même que les convulsions politiques internes ne paraissent guère relever de l'ordre du hasard. Si l'euphorie qui s'est emparée de la France à la suite de son triomphe «multiracial» du Mundial 98 a occulté momentanément les problèmes lancinants de la société française, l'engouement tricolore pour l'équipe multicolore n'a pas réussi pour autant à masquer la grave crise de langueur qui mine l'identité française en cette fin du 20 me siècle. Un an après la victoire française à la coupe du monde de football, le diagnostic s'impose dans toute sa simplicité sans complaisance, ni excès. Vouloir le nier reviendrait à sombrer dans une satisfaction béate propice aux illusions lyriques et à de graves désenchantements.
L'implosion politique de Rafic Hariri, (NDLR son rétablissement politique à la faveur des élections legistaltives de l'été 2000 ne modifie en rien l'analyse dans la mesure où le millardaire libano-saoudien demeure sous son contrôle du nouveau président libanais En-die Lahoud e de ses parrains syriens) - pose en filigrane le problème des rapports entre la France et le Liban sous la présidence de Jacques Chirac tant était manifeste la connivence entre le chef de l'état français et l'ancien premier ministre libanais, tant était démonstrative la manifestation de leur amitié. En six ans de pouvoir (1992-1998) Rafic Hariri aura fait 18 visites de travail à Paris dont 14 sous la présidence Chirac et le président français quatre voyages au Liban, record mondial absolu de tous les temps.
La fréquence des retrouvailles, la chronicité des accolades incitera un jour le journal «Le Figaro» à qualifier non sans témérité et un zeste de désobligeance M. Chirac de «l'homme de Hariri». Un tel commentaire à l'adresse du dépositaire d'un prestigieux héritage, de la part d'un journal conservateur nullement suspecté d'irrévérence à l'égard de la hiérarchie gaulliste, laisse songeur. Il donne en tout cas la mesure de la corrosion de la politique arabe de la France. Il donne aussi la mesure de l'érosion de la crédibilité de ses acteurs.
Dans l'exaltation de l' euphorie, bon nombre d' initiatives diplomatiques de la France en direction du MoyenOrient seront ainsi créditées au compte de M. Hariri sans la moindre retenue et à la grande consternation des observateurs internationaux. Il en a été ainsi de la participation de la France au comité quadripartite chargé de la surveillance de la trêve libano-israélienne après le raid de Cana, en avril 1996. Il en a été de même de la visite d'état à Paris, en juillet 1998, du président Hafez al-Assad.
L'entourage du premier ministre libanais tirera gloire de ces deux événements avec la mansuétude française, alors que la participation française au comité quadripartite ne pouvait se faire sans l'aval de la Syrie et d'Israël, les deux puissances régionales, et que le premier déplacement en Occident depuis 20 ans du chef de l'état syrien, un homme avare de démonstration tapageuse, s'apparentait davantage à un passage de témoin de l'ancienne puissance mandataire, en perte de vitesse, à un nouveau chef de file régional.
Tant d'autocélébration au mépris des règles élémentaires de prudence politique, tant d'autosatisfaction mutuelle au mépris du véritable rapport des forces régionales, déboucheront inévitablement sur de cruelles désillusions. La France se rendra d'ailleurs compte de sa méprise huit mois plus tard à l'occasion des obsèques du Roi Hussein de Jordanie, en Mars 1999, lorsque le président Assad, promu «doyen des chefs d'état du Moyen-Orient» dans la foulée de la disparition du monarque hachémite, battra froid le président Chirac limitant ses conciliabules post-funéraires au président américain Bill Clinton et aux autres dirigeants arabes sans la moindre attention à son tout récent hôte français.
Une méprise confirmée d'ailleurs d'une manière symptomatique par l'incapacité du tandem franco-libanais à localiser la sépulture du chercheur arabisant Michel Seurat, encore moins à obtenir la restitution de sa dépouille douze ans après l'annonce de son décès en captivité, malgré tout l'imposant pouvoir, malgré toute l'imposante richesse du premier ministre libanais de l' époque et la concomitance de son passage au pouvoir avec son ami français. Pour avoir baigné dans la confusion du public et du privé, le pouvoir français passera, avec son poulain libanais, comme l'un des grands perdants de la bataille présidentielle libanaise de 1998, avec ses inévitables conséquences politiques.
Devant une telle dérive, beaucoup de libanais se gausseront des déboires et des démêlés judiciaires des responsables politiques et des dirigeants d' entreprises françaises, non pas tant par francophobie, mais par lassitude, par dépit devant cet engouement qu' ils jugeront aussi excessif qu' injustifié.
Un fâcheux concours de circonstances leur en donnera l'occasion, alors que les entreprises françaises postulaient sur le marché libanais sur fond de scandale financier de leur firme en France. Certains à Beyrouth y verront la marque d' une certaine analogie de comportement au niveau de la hiérarchie politicoindustrielle des deux pays dans son aspect le moins valorisant. Tant d'inversion des valeurs laisse pantois. Tant de personnalisation des rapports étatiques nuit à la bonne lisibilité d'une politique.
Le clientélisme africain et l'exclusivisme libano-haririen ne sauraient tenir lieu de politique, de même qu'une culture de l'indécision et du contentement facile. Sauf à s'exposer à de sérieux revers diplomatiques, comparables à la déconfiture de son dispositif audiovisuel dans la sphère arabo-musulmane, la France ne saurait faire l'économie d'une sérieuse remise en cause de la méthodologie de son approche des dossiers internationaux.
L'exercice est d'autant plus impératif que dix ans après la perte de l'Irak, trois ans après la perte du Zaïre et la contestation par l'Amérique de la préeminence française dans le pré-carré afromaghrébin, la déconvenue libanaise de 1998 a retenti comme une alarme. La contraction de la présence française au Liban, un pays qui constitue le point d'ancrage traditionnel de sa présence dans la zone, apparaît à bien des égards comme prémonitoire.
Si la tendance se confirmait, elle confinerait la France dans un rôle d'appendice diplomatique régional tant au Moyen-Orient qu'en Afrique et le discours d'Alexandrie, en novembre 1996, apparaîtrait alors rétrospectivement comme un exercice de ressassement incantatoire et non comme le point d'impulsion d'une nouvelle dynamique diplomatique dans la sphère araboafricaine.
Sur fond de recomposition géopolitique régionale marquée par la montée en puissance des élites dirigeantes anglophones, notamment en Syrie et au Liban, le bilan de la France dans l'espace arabe au cours de la dernière décennie du 20 siècle s'apparente à une Bérézina diplomatique, reflet du désarroi moral de sa classe politico-intellectuelle. Au terme d'un parcours erratique illustré depuis la guerre du Golfe (1990) par son ralliement irréversible à la vision transatlantique au mépris de sa dimension euroméditerranéenne, illustré aussi comme dans le conflit du Kosovo (1999) par l'alignement de sa diplomatie sur l'hyperpuissance américaine, la France se retrouve sans points d'appui stables, avec, en prime, -en guise de trophée?- un général en exil dans les bras, le général Michel Aoun, ancien chef du gouvernement provisoire libanais, qu'un irrédentisme encouragé par l'ancien ministre de la défense François Léotard aura forcé à l'exode, pendant que l'Amérique et la Syrie raflaient la mise au Liban, propulsant à la tête de l'état, un général d'actif, le président Emile Lahoud, nouveau maître du jeu de la scène libanaise.
A n'y prendre garde, le Sommet de la Francophonie, projeté en l' an 2.000 à Beyrouth, qui devrait signer la renaissance de la Francophilie en terre d' Orient au seuil du 21me siècle, pourrait sonner le glas d'une certaine forme de politique française. Il pourrait aussi signer l'acte de décès d'une certaine forme de présence française dans le monde arabe.