La
France face au fait migratoire:
une
culture de l'impunité et de l'amnésie
Cinq
siècles de colonisation intensive à travers le monde n'ont pas encore banalisé
la présence des «basanés» sur le sol français, de même que treize siècles de présence
continue matérialisée par cinq vagues d'émigration n'ont pas conféré à l'Islam
le statut de religion autochtone en France où le débat, depuis un demi siècle,
porte sur la compatibilité de l'Islam et de la République, comme pour conjurer
l'idée d'une agrégation inéluctable aux peuples de France de ce groupement ethnico-identitaire, le premier d'une telle importance
sédimenté hors de la sphère européo-centriste et judéochrétienne.
Réelles
et fondées sont les interrogations, mais par leur déclinaison répétitive (Islam
et modernité, Islam et laïcité), les variations sur ce thème paraissent surtout
renvoyer au vieux débat colonial sur l'assimilation des indigènes, comme pour
démontrer le caractère inassimilable de l'Islam dans l'imaginaire français, comme
pour masquer les antiques phobies chauvines françaises, malgré le brassage
survenu en Afrique du Nord et les copulations ancillaires de l'outremer
colonial, malgré le mixage démographique dans le sud de la France depuis la
conquête de la Septemanie en 719 et le peuplement des
Pyrénées des 150 000 Morisques fuyant l'inquisition espagnole en 1610, malgré
les vagues successives des réfugiés du XXème siècle
d'Europe, d'Afrique, d'Indochine, du Moyen-Orient et d'ailleurs.
Au delà des joutes spéculatives, à savoir si «l'Islam est soluble dans la
République ou à l'inverse si la République est soluble dans l'Islam», la
réalité s'est elle-même chargée de répondre au principal défi interculturel de
la société française au XXIème siècle. Soluble ou
pas, hors de toute supputation, l'Islam est désormais bien présent dans la
République d'une manière durable et substantielle, de même que la démographie
française relève d'une structuration interraciale et sa population d'une
configuration chromatique.
Premier pays européen
par l'importance de sa communauté musulmane, la France est aussi,
proportionnellement à sa superficie et à sa population, le plus important foyer
musulman du monde occidental. Avec près de cinq millions de musulmans, dont
deux millions de nationalité française, elle compte davantage de musulmans que
pas moins de huit pays membres de la Ligue arabe (Liban, Koweït, Qatar,
Bahreïn, Emirats Arabes Unis, Palestine, IIes Comores
et Djibouti). Elle pourrait, à ce titre, justifier d'une adhésion à
l'Organisation de la Conférence Islamique (OCI), le forum politique
panislamique regroupant cinquante deux Etats de divers continents ou à tout le
moins disposer d'un siège d'observateur. En comparaison, pour une superficie de
9,3 millions de km2 et une population de 280 millions d'habitants, Les
Etats-unis comptent près de 12 millions de musulmans
dont 3,5 millions d'arabo-américains et 1 200
mosquées.
Le tabou est tombé. l'Islam des cavernes est en partie révolu en France. Toutefois
malgré l'importance de cet affichage, l'Islam français a longtemps été laissé
en jachère par les pouvoirs publics qui en ont assuré jusqu'à présent une
gestion paternaliste, tant au niveau de la pratique religieuse, qu'au niveau de
l'enseignement de la langue arabe, tant pour des raisons historiques que
psychologiques, tant en raison des interférences inter-étatiques
des bailleurs de fonds des pays d'origine que des divisions intercommunautaires
en France.
Le signe de
l'embarras français et de sa gestion chaotique du dossier se reflètent dans la
valse des sigles officiels qui se sont succédés au gré des changements des
majorités politiques pour la mise sur pied d'instances représentatives
musulmanes françaises. Sous l'effet de la précarité économique et de la montée
des conservatismes, la France a pratiqué pendant deux décennies une politique
de crispation sécuritaire illustrée par la succession de lois sur l'immigration
(lois Debré-Pasqua-ChevènementSarkozy), apparaissant
comme l'un des pays européens les plus en pointe dans le combat anti-migratoire,
alors même que sa population immigrée a baissé de 9 pour cent en une décennie
(1990-1999). Si elle a provisoirement mis en sourdine le débat sécuritaire, la surmédiatisation du fait du Mondial n'a pas pour autant
résolu les lancinants problèmes liés au fait migratoire, notamment l'ostracisme
de fait dont est frappée la population immigrée dans sa vie quotidienne, sa sous-employabilité et la discrimination insidieuse dont
elle fait l'objet dans les lieux publics, avec les conséquences que comportent
une telle marginalisation sociale, l'exclusion économique et, par la déviance
qu'elle entraîne, la réclusion carcérale.
Indice symptomatique
du malaise au sein de l'immigration, le plus fort contingent de détenus au sein
de la population carcérale française se recrute parmi les prisonniers de
confession musulmane. Sur un total de 45 000 détenus des prisons françaises, 50
à 60 pour cent sont des prisonniers d'origine musulmane, lesquels ne disposent
pour leur accompagnement spirituel que de 44 aumôniers dont quatre à temps
complet contre 460 intervenants catholiques, une disproportion qui favoriserait
l'endoctrinement souterrain des prisonniers musulmans par les fondamentalistes.
Alors
que la France célèbre en 2003 le premier centenaire de l'immigration ultra-marine sur fond de débat sur la place de l'Islam dans
la société française, et qu'un prurit belligène s'empare à nouveau des pays
occidentaux (Afghanistan, Irak), attisé par les spectaculaires et meurtriers
attentats anti-américains du 11 septembre 2001, il peut paraître judicieux de
rappeler que l'Occident, au même titre que d'autres continents, a engendré des
monstres, tel Hitler, et que la défense du «Monde Libre» ne relève pas de son
apanage exclusif. Elle participe également de la. contribution des peuples du tiers-monde, asiatiques, arabes,
africains, toutes religions confondues, dont plusieurs dizaines de milliers ont
combattu aux côtés des Européens et des Américains contre les tyrannies du 20me
siècle. A cet égard, Verdun et Monte-Cassino
constituent autant de victoires alliées que de victoires arabes ou africaines.
Il
peut paraître tout autant judicieux de rappeler que cinq cent cinquante mille
(550.000) «négro-africains et arabo-berbères» ont
combattu aux côtés des Français durant la première guerre mondiale (1914-18),
dont 78.000 ont été tués, soit la population de Vitrolles et de Dreux, les
anciens fiefs de l'extrême droite française, autant pour la deuxième guerre
mondiale (1939-45) et qu' à ce titre jamais pays au monde, autant que la
France, n'aura été redevable de sa liberté et de sa dignité aux peuples basanés
et qu'il convient à cet égard de mettre un terme à une culture du mépris, de
l'amnésie et de l'impunité et de rendre, enfin, au seuil d'un nouveau siècle,
au «bougnoule» sa place dans la cité en même temps que l'hommage qui lui est
dû.
--------------